Le concept de fixation

Nous l’entendons dans un sens différent du sens que lui avait attribué Freud, qui était celui d’un attachement exagéré de la libido à stade ou fonctionnement spécifique du développement psycho-sexuel. Il parle d’une fixation orale lorsque c’est dans le registre de l’oralité que se situent la majorité des problématiques du patient, ou d’une fixation anale etc. Il s’agit là d’un concept strictement intrapsychique.

Dans notre acception, plus proche du sens usuellement attribué à ce terme, cette fixation traduit un attachement exagéré d’une personne A à une personne B, à ses besoins, ses soucis ou ses projets. Il s’agit dans la plupart des cas d’une relation de fixation, B s’employant activement à fixer l’attention de A sur sa personne, par des moyens divers (et pour sa part, le protagoniste B s’assujettissant souvent activement à cette emprise). Cette relation de fixation, est, à l’instar de la tension intersubjective perverse, un équivalent de ce qui serait, en régime normo-névrotique, une relation amoureuse (ou amicale).

Comme la « TIP », cette fixation n’apporte que des satisfaction ponctuelles, éphémères, qui doivent donc être constamment renouvelées.

Ainsi, par exemple, cette grand-mère de 80 ans qui tenait toute se (nombreuse) famille en haleine quant à son état de santé quotidien. Elle avait réussi à alarmer tous ses proches – malgré que sa santé ne laissât nullement à désirer. Si elle avait ou non été aux toilette constituait un évènement primordial que chacun se devait de partager immédiatement avec tous les autres. Cette manœuvre pourrait bien, dans ce cas, être très proche du mécanisme décrit par Racamier comme celui de l’« angoisse transmise (elle s’épargnait ses tourments en les expulsant sur ses proches), de l'”assistance narcissique obligée” ou du « faire-agir » (“extr’agir“), l’injection quotidienne d’angoisse amenant ces personnes, par ailleurs tout à fait raisonnables, à des agissements peu cohérents.

D’autres stratégies de fixation nous ont été rapportées. L’imprévisibilité en fait partie. Elle permet de « tenir sur le grill » les victimes d’une telle aliénation (victimes, soulignons-le encore une fois, parfois complaisantes, qui, en focalisant toute leur attention sur l’autre, pensent échapper à leurs propres soucis). Constamment sollicitée par ces stimulations, la victime tend à se décentrer d’elle-même, à faire passer les péripéties du « fixateur » avant la prise en compte de ses propres besoins. Freud, dans Dora, en donne une bonne illustration (cf. Le Mystère Freud): Dora, captée dans le réseau familial pervers, avoue à son frère: “Je ne peux plus penser qu’à cela”.

En politique, de nombreux exemples sont disponibles et chacun trouvera aisément, dans l’actualité contemporaine ou juste passée, l’exemple de dirigeants qui s’emploient, à journée faite, à fixer l’attention publique sur eux à travers des « tweets » impulsifs, vulgaires, messages bruts et sans élaboration aucune, uniquement destinés à déstabiliser le lecteur et s’attacher son attention, si possible sans réflexion (voir aussi « décervelage »). Au sein des familles comme dans la société, c’est l’espace transitionnel qui est saccagé par de telles interventions violentes. Ces « tweets » ou leur équivalent sous forme d’agissements désordonnés, sont autant d’injections d’angoisse et d’agressivité dans le tissu social.

Nous nous trouvons aussi proches du mécanisme de l’engrènement, décrit par Racamier, comme ce « processus étroitement interactif, assorti d’un vécu contraignant d’emprise et consistant dans l’agir quasi direct d’une psyché sur une autre, de par une sorte d’interpénétration active et quasi mécanique des personnes ».

Une autre perception de cette relation voudrait que la personne A s’efforce d’établir avec B un lien (une ligature ?) idolâtrique, se proposant elle-même comme idole toute-puissante à vénérer.

Dans son article sur l’engrènement, Racamier, proposait le terme de « désengrènement » qui désignerait le « démarcage et le dégagement hors des processus d’engrènement où le moi se trouvait pris ». Le désengrènement politique reste à inventer.

M. Hurni, janvier 2019.

Un désaccord avec Racamier

Dans son ouvrage posthume L’esprit des soins, Racamier nous livre une vignette clinique très intéressante. Le chapitre traite du thème du « jardin secret »[1]. Racamier commence par poser magistralement l’analogie entre le jardin secret parental (chambre à coucher, fantasme de scène primitive) et le jardin secret psychique de l’enfant : « Le jardin secret personnel fait contradictoirement écho au jardin parental. Dans les cas où l’antœdipe fait fureur et où l’œdipe fait défaut, bref en tous les cas d’incestualité, il n’est de jardin privé pour personne. »

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Chez le vétérinaire

L’ambition de ne pas cantonner nos analyses à la seule sphère individuelle ou familiale nous amène à prêter attention à certains faits sociaux qui prennent alors, à nos yeux, valeur de symptôme. Conformément à la perspective médicale, nous cherchons d’abord à les identifier, puis à les décrire, enfin à les comprendre. La « thérapie », elle, appartient probablement à d’autres que nous. Continuer la lecture de « Chez le vétérinaire »

La machinerie incestuelle

Exposé

Conférence faite à Berne, à la Société Suisse de Psychothérapie Médicale, nov. 2014. (M. Hurni et G. Stoll)

Le terme de machinerie incestuelle est celui qui nous est venu à l’esprit pour restituer la complexité et la dynamique de certains systèmes pervers, qui s’étendent loin au delà de deux protagonistes. Continuer la lecture de « La machinerie incestuelle »

L’usurpation d’identité

L’usurpation d’identité, une forme de perversion narcissique ?

Les médias modernes ont commencé à nous ouvrir les yeux sur ce qui apparaît comme un véritable fléau pour ceux qui en sont les victimes : le fait que certains délinquants parviennent à s’emparer des données bancaires ou administratives d’une personne et les utilisent à mauvais escient. La victime dépouillée progressivement de ses biens, plongée dans un enfer juridico-administratif a toutes les peines du monde à s’extraire de ce détournement.

Cette description concerne un délit, certes détestable, mais assez aisé à comprendre. Nous estimons pour notre part que le concept d’usurpation d’identité va bien au-delà Continuer la lecture de « L’usurpation d’identité »

Un cas de surdéfenses

Un cas de surdéfense : une patiente utilisée comme « opercule de défense » par son mari.

L’étude des psychoses, puis des perversions par Paul-Claude Racamier l’a amené à une découverte capitale : ces pathologies ne pouvaient être comprises en les considérant comme propres à un seul psychisme, mais bien en appréhendant la dynamique relationnelle entre (au moins) deux personnes. Continuer la lecture de « Un cas de surdéfenses »

Existe-t-il un exhibitionnisme social?

Voici l’affiche que, le 19 janvier 2017, les lausannois pouvaient voir exposée sur leurs murs, au format mondial :

Ce placard publicitaire constitue une illustration de certains mécanismes pervers agissant au sein de la société. Tentons d’en analyser les différentes facettes. Continuer la lecture de « Existe-t-il un exhibitionnisme social? »