de Benoist : destruction de la pensée

« La modernité avait pour idéal l’autonomie et l’ouverture du domaine de la liberté humaine, mais elle a surtout abouti à faire apparaître des formes d’aliénation, de fausse conscience et d’asservissement inédites. Interdire la pensée autonome, tel est bien objectif. Interdire à l’esprit, en prenant du recul, de prendre aussi la pleine mesure du moment historique. Empêcher le questionnement, la vie intérieure, la pensée critique, la critique sociale. Amener chacun à jouir du moment présent sans jamais le mettre (et se mettre) en perspective. Habituer les gens à vivre dans un malaise permanent sans jamais pouvoir s’interroger sur ses causes ni se révolter contre ceux qui en sont responsables. Les habituer à vivre dans la misère spirituelle en les convainquant que c’est cette misère-là qui fait leur « bonheur ». Bref, entretenir la résignation.

La société de marché, fondée non sur la simple logique des besoins mais sur l’expansion permanente de la marchandise, expansion nécessaire à l’incessante accumulation du capital, ne veux connaître l’homme que comme producteur docile et consommateur jamais rassasié.

Alain de Benoist, Les démons du bien, Ed. Pierre Guillaume de Roux, 2013, p. 52.

Tocqueville : égalitarisme

« Les peuples démocratiques aiment l’égalité dans tous les temps, mais il est de certaines époques ou ils poussent jusqu’au délire la passion qu’ils ressentent pour elle. Ceci arrive au moment où l’ancienne hiérarchie sociale, longtemps menacée, achève de se détruire, après une dernière lutte intestine, et que les barrières qui séparaient les citoyens sont enfin renversées. Les hommes se précipitent alors sur l’égalité comme sur une conquête et ils s’y attachent comme un bien précieux qu’on veut leur ravir. La passion d’égalité pénètre de toute part dans le cœur humain, elle s’y étend, elle le remplit tout entier. Ne dites point aux hommes qu’en se livrant ainsi aveuglément à une passion exclusive ils compromettent leurs intérêts les plus chers ; ils sont sourds. Ne leur montrez pas la liberté qui s’échappe de leurs mains tandis qu’ils regardent ailleurs ; ils sont aveugles, ou plutôt ils n’aperçoivent dans tout l’univers qu’un seul bien digne d’envie. »

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris, Gallimard, 1992, p.610.

Havel : post-totalitarisme

«… Seul un regard rapide permet – et encore, seulement approximativement – de séparer la société en dominants est dominés. C’est d’ailleurs l’une des différences les plus importantes entre le système post-totalitaire et la dictature « classique » dans laquelle on peut encore localiser socialement la ligne de ce conflit. Dans le système post-totalitaire, cette ligne passe de facto par chaque individu, car chacun est à sa manière victime et support du système. Ce que nous entendons par système n’est donc pas un ordre que certains imposeraient aux autres, mais c’est quelque chose qui traverse toute la société et que la société entière contribue à créer, quelque chose qui, quoiqu’apparemment insaisissable – car cela a le caractère d’un principe pur –, n’est pas moins « saisi » dans la réalité par toute la société comme un aspect important de sa vie. »

Vaclav Havel, Essais Politiques, Ed. Calmann-Lévy, 1990, p. 84.

Racamier : une société sans pères

« L’impasse sur le père s’étend à la fonction paternelle en son double registre à la fois générique et social ; elle englobe l’impasse faite sur le tabou de l’inceste. Quel tableau que celui d’une famille, voire d’une société tout entière où s’il y a des hommes, il n’y a point de père, et où s’il y a du sexe, il n’y a point de tabou. »

Paul-Claude Racamier, L’inceste et l’incestuel, p. 187.

Saint-Exupéry : actes sans sens

« Celui qui donne un coup de pioche veut connaître un sens à son coup de pioche. Et le coup de pioche du bagnard, qui humilie le bagnard n’est point le même que le coup de pioche du prospecteur, qui grandit le prospecteur. Le bagne ne réside point où les coups de pioche sont donnés. Il n’est pas d’horreur matérielle. Le bagne réside là où les coups de pioche sont donnés qui n’ont point de sens, qui ne relient point celui qui les donne à la communauté des hommes. »

A. de Saint-Exupéry, Terre des Hommes, 207).

 

Image remplace pensée

« De l’image sans représentation ?

Nous vivons à l’heure de la consécration de l’image. Or, qu’est-ce qu’une image ?

Depuis Platon jusqu’à Sartre, en passant par Bachelard, Fichte ou Nietsche, sans oublier Rousseau ou Bergson, une grande partie des philosophes ont défini ce que pouvait être une image. Sans revenir sur cette tradition philosophique, nous pouvons dire rapidement que l’image peut-être une espèce de simulacre, c’est-à-dire une apparence. Le simulacre ne renvoie à aucune réalité, alors qu’il prétend incarner cette réalité elle-même : c’est le sens de l’eidôlon grec. Ainsi une image et une sorte d’ersatz de ce qui est un « reflet » de la réalité. Or, notre société contemporaine, d’avoir perdu ses icônes, a fabriqué de nouvelles idoles dont l’image est le symbole ; un monde qui ne se réduit plus qu’à sa « représentation ».

Reflet de réalité, image sans représentation : tel un contenu vidé de sa substance contenante qui rend difficile toute interprétation, qui ferait de l’image éphémère (eidôlon), une sorte d’« hallucination visuelle », au sens où Marcel Czermak le suggère : le monde peine à se raconter, préférant se contenter d’être vu, si bien que voir semble se substituer à penser. »

Elsa Godart, La psychanalyse va-t-elle disparaître ?, Ed. Albin-Michel, 2018. p. 29.

Comment s’y prendre avec un avare

« Comment s’y prendre avec un avare ?

Un jour, Mehmet, l’homme le plus riche de la ville et détesté pour sa cupidité, tombe dans la rivière alors qu’il ne sait pas nager et voici que le courant commence à l’emporter. On se précipite sur les berges en entendant ses appels au secours.

Les riverains tentent de le tirer de là en se penchant et en tendant la main le plus qu’ils peuvent. Des dizaines de bras se présentent ainsi pour qu’il puisse y agripper.

–      Donne ta main, Mehmet, donne ta main, donne ! crie-t-on à son passage, mais le bonhomme commence à boire sérieusement la tasse sans rien faire pour se sauver.

Il est pratiquement trop tard lorsqu’on voit Nasr Eddin, là-bas, posté en aval, réussir à le sortir de là.

–        Comment as-tu fait, Hodja ? Sans toi il était noyé.

–        Très simple : vous lui disiez : « Donne, donne ! », Moi je lui ai dit : «Prends, prends ! »

 

Jean-Louis Maunoury, La sagesse extravagante de Nasr Eddin, Albin-Michel, 2011, p. 177.

Jacobson: déni intra et interpsychique

« De plus, ces individus traitent de la même façon les manifestations psychiques perçues chez d’autres. Ainsi, mon patient ne réagissait pas vraiment à la colère et à la douleur d’une femme, à son affection et à son plaisir, mais il la regardait simplement, essayant d’échapper à son « regard blessé et réprobateur » ou de le faire disparaître en suscitant « une expression de plaisir sur son visage ». Autrement dit, ces patients, qui n’ont pas d’empathie pour les autres, leurs sentiments et leurs pensées, leurs actions et leurs réactions, « observent » ou « se masquent » l’expression concrète et « visible » de leur état. Bien souvent, leur insensibilité à des formes indirectes moins visibles et plus subtiles d’expression affective se traduit par un manque de tact flagrant. Cette tendance à traiter les phénomènes psychiques chez les autres et en eux-mêmes comme s’ils étaient concrets explique la facilité avec laquelle collaborent le déni de la réalité extérieure et le déni de la réalité intérieure dans le domaine des relations interpersonnelles. »

Édith Jacobson, Les Dépressions, états normaux, névrotiques et psychotiques, Ed. Payot, 1985, p. 135.