Aron: tyrannie et légalité

« La légalisation de la tyrannie »

« Les régimes totalitaires, surtout allemands et italiens, manifestent un respect curieux de la légalité.

(…) On se demandera d’où vient ce scrupule de légalité. Pourquoi ces régimes qui méprisent en fait la légalité, si on entend par là le respect des règles et la soumission à des principes impersonnels, manifestent-ils formellement un tel souci de la légalité ? Peut-être, si l’on fait abstraction de la raison générale de propagande, les totalitaires respectent d’autant plus verbalement qu’ils méprisent davantage effectivement. »

Raymond Aron, Machiavel et les tyrannies modernes, édition Gallimard, 1993, p. 150.

Max Picard: le néant destructeur

« Oublions tout ce qui a été dit du nazisme. Voici son image première : de l’épaisseur d’un énorme néant surgit un hurlement ; on entend des cris, sans savoir s’ils proviennent de ceux qui donnent les ordres ou de ceux qui les reçoivent et crient sous la pression ; des bras se lèvent, mais on ne voit pas si ce sont les bras des bourreaux qui tuent ou ceux des victimes qui se défendent. Le silence s’établit pour un instant ; on n’en ignore l’origine, comme on hésitait auparavant sur celle des cris. C’est le néant lui-même qui profère son hurlement et qui produit ensuite le silence, lorsqu’il absorbe ses propres cris. Puis un nouveau cri sort brutalement du néant, un cri qui n’est que cri : le néant se déchire pour déchirer l’objet qu’il frappe, une famille par exemple, qu’il disperse en hurlant ; ou c’est le cri qui s’abat sur tout un peuple, et le ravage.

(…) À tous cris il importait peu que l’ordre fut exécuté, que l’ordre se transcrivit dans la réalité ; seul importait que des cris fussent proférés en tous sens : le néant en se déchirant diffusait des cris, se dilatait en cris et par ses cris détruisait tout ce qu’il touchait. »

Max Picard, L’homme du néant, édition de la Baconnière, Neuchâtel 1946, p. 19.

ARON: totalitarisme bureaucratique

« Je marquerai une distinction, implicite dans le livre de Madame Arendt, entre le despotisme bureaucratique et la planification économique d’une part, le totalitarisme (idéologie et terreur) de l’autre. Le progrès économique tend par lui-même à éliminer ou à atténuer celui-ci, il n’exclut nullement ceux-là. »

Raymond Aron, Machiavel et les tyrannies modernes, paru en 1954, édition de Fallois, 1993, p. 221.

Gauchet: la folie humaine

« À mes yeux, nous n’avons qu’à peine commencé à tirer les leçons de la folie. La psychanalyse n’a été qu’une première tentative en ce sens, un modeste commencement. Si nous devons un jour avoir une pensée éclairée du sujet humain, c’est dans la clinique des maladies mentales qu’elle trouvera l’un de ses appuis les plus sûr. Rien ne révèle davantage ce que nous sommes en fin de compte que ces états de souffrance indicible où nous avons l’étrange faculté de tomber. »

Marcel Gauchet, La condition historique, Gallimard, 2003, p. 238

René CHAR: “bonheur” mortel

« Nous nous sommes imaginé, en 1945, que l’esprit totalitaire avait perdu, avec le nazisme, sa terreur, ses poisons souterrains et ses fours définitifs. Mais ses excréments sont enfouis dans l’inconscient fertile des hommes. Une espèce d’indifférence colossale à l’égard de la reconnaissance des autres et de leur expression vivante, parallèlement à nous, nous informe qu’il n’y a plus de principes généraux et de morale héréditaire. Un mouvement failli l’a emporté. On vivra en improvisant à ras de son prochain. La faim devenue soif, la soif ne se fait pas nuage. Une intolérance démente nous ceinture. Son cheval de Troie est le mot bonheur. Et je crois cela mortel. Je parle, homme sans faute originelle sur une terre présente. Je n’ai pas mille ans devant moi. Je ne m’exprime pas pour les hommes du lointain qui seront — comment n’en pas douter ? — aussi malheureux que nous. J’en respecte la venue. On a coutume, en tentation, d’allonger l’ombre claire d’un grand idéal devant ce que nous nommons, par commodité, notre chemin. Mais ce trait sinueux n’a pas même le choix entre l’inondation, l’herbe folle et le feu ! Pourtant, l’âge d’or promis ne mériterait ce nom qu’au présent, à peine plus. La perspective d’un paradis hilare détruit l’homme. Toute l’aventure humaine contredit cela, mais pour nous stimuler et non nous accabler.”

René CHAR

Une blague philosophique

“Nasr Eddin fait visiter sa maison à un ami.Lorsqu’ils entrent dans la chambre à coucher, celui-ci remarque aussitôt que de chaque côté de la tête du lit est posée une tabatière.

– A quoi te servent ces tabatières ? Tu en as besoin la nuit ?

– Oui, répond Nasr Eddin. Parfois, lorsque je me réveille, j’éprouve l’envie de priser et je prends une pincée de tabac dans celle qui se trouve à ma droite.

– Mais pourquoi deux ? A quoi te sert l’autre ?

– L’autre, celle de gauche, est vide. C’est pour le cas où je n’ai pas envie.”

Absurdités et paradoxes de Nasr Eddin Hodja, Ed. Phébus, Paris, 2006, p. 78.

Racamier : la connerie.

« Bien sûr, il n’est pas facile de traiter un schizophrène.

Mais si cela peut vous réconforter, dites-vous bien que dix fois plus difficile à traiter : un con.

Et que dans l’ordre des fléaux sociaux la connerie par le monde fait beaucoup plus de ravages que les psychoses. Et certes, ceux qui en sont atteints n’en meurent pas, mais elle tue autour d’elle à petit feu en cercles concentriques. »

 

Paul-Claude Racamier, Les Schizophrènes, p.186.

 

Nietsche : penser dans les autres

« Bien des gens dépérissent parce qu’ils pensent toujours à leur existence dans l’esprit des autres, c’est-à-dire qu’ils prennent au sérieux l’effet de leurs actions, et non ce qui agit : eux-mêmes. Or les effets de nos actions dépendent de ce sur quoi il faut agir et ne sont donc pas en notre pouvoir. D’où tant d’inquiétude et de dépit. »

Nietsche Mauvaises pensées choisies, Gallimard, 2000, p.325.