Nietsche : penser dans les autres

« Bien des gens dépérissent parce qu’ils pensent toujours à leur existence dans l’esprit des autres, c’est-à-dire qu’ils prennent au sérieux l’effet de leurs actions, et non ce qui agit : eux-mêmes. Or les effets de nos actions dépendent de ce sur quoi il faut agir et ne sont donc pas en notre pouvoir. D’où tant d’inquiétude et de dépit. »

Nietsche Mauvaises pensées choisies, Gallimard, 2000, p.325.

Gabriel Marcel : progrès technique et intériorité

« Cela ne veut naturellement pas dire qu’on puisse remonter le cours de l’histoire, et qu’il faille briser les machines ; mais seulement comme l’a dit si profondément Bergson, que tout progrès technique devrait être équilibré par une sorte de conquête intérieure orientée vers une maîtrise toujours plus grande de soi. Continuer la lecture de « Gabriel Marcel : progrès technique et intériorité »

Hillesum : la voix intérieure

« C’est ainsi que vivent les hommes. Ils se servent de l’autre pour se laisser persuader d’une chose à laquelle, au fond de leur cœur, ils ne croient pas. On cherche dans l’autre un instrument pour couvrir le son de sa voix intérieure. Si chacun de nous écoutait seulement un peu plus sa voix intérieure, s’il essayait seulement d’en faire retentir une en soi-même – alors il y aurait beaucoup moins de chaos dans le monde. »

Etty Hillesum, Faire la paix avec soi, éditions Points, 2014, p. 18.

Chasseguet : destruction de l’ordre biologique

… la révolte contre l’ordre biologique qui anime le monde occidental. Certaines de ses expressions seraient plutôt comiques si elles n’étaient pas liées à l’accélération des découvertes biologiques, particulièrement en matière de procréation.

Il est merveilleux, bien-sûr, de pouvoir avoir un enfant dans certains cas d’infertilité, grâce a l’assistance médicale à la procréation, même si celle-ci peut donner lieu à de nombreuses difficultés.

Mais dès que l’on pense aux mères porteuses, à la grossesse des sexagénaires, à la réimplantation d’embryons congelés après la mort de leurs géniteurs, à la possibilité de faire naître un enfant par parthénogénèse, au clonage, on se heurte à une vague énorme de problème que seul le manque d’imagination permet de voir venir avec une imbécillité tranquille. »

Janine Chasseguet-Smirgel, Le corps comme miroir du monde, Ed. PUF, Le fil rouge, 2003, p. 6.

Enriquez: le sacré

« Le sacré, comme l’écrit R. Caillois « est condition de la vie ». Quant à la religion, « elle est l’administration du sacré » (H. Hubert). L’homme, en construisant la sphère du sacré, construit le système de légitimation de sa vie. Si seul le profane existait (si donc l’homme ne vivait pas dans la crainte de forces incontrôlables qui appellent le respect et consacrent des lieux, des êtres et des espaces), les problèmes essentiels à résoudre de façon constante seraient ceux du lien social et du lien sexuel. Ces liens, n’étant plus fondés en référence à une autre parole, à un autre monde, seraient frappés d’instabilité permanente. La sphère du sacré rappelle à chaque homme que non seulement il appartient à l’ordre naturel (ce que montraient les divisions homme/espèces naturelles et nature/culture) mais également à l’ordre des générations ; que ses actes ne lui appartiennent pas mais appartiennent à sa famille, à son clan, à son totem, que son existence n’a été possible que parce qu’à l’aube du monde son (ou ses) ancêtre(s) ont prononcé les paroles et accompli les actes donnant naissance à la lignée à laquelle il appartient. Le sacré rappelle donc à chacun (et au groupe dont il fait partie) la dette existentielle qu’il a contractée envers les ancêtres et les morts de sa famille. »

Eugène Enriquez, De la horde à l’Etat ; essai de psychanalyse du lien social, Ed Gallimard, 1983.

 

 

Arendt: penser peut devenir un acte politique

« La pensée elle-même n’apporte pas grand-chose à la société… Elle ne crée pas de valeur, elle ne trouvera pas une fois pour toutes ce qu’est « le bien », elle ne confirme pas mais dissout plutôt les règles de conduite acceptées. Sa signification morale et politique n’apparaît que dans les rares moments de l’histoire où “tout part en miettes, le centre ne peut plus être le soutien, la simple anarchie se répand dans le monde” ; quand “les meilleurs n’ont plus de conviction, tandis que les médiocres sont plein d’une intensité passionnée”.

A ces moments cruciaux, la pensée cesse d’être une affaire marginale aux questions politiques. Quand tout le monde se laisse entraîner sans réfléchir, par ce que les autres font et croient, ceux qui pensent se retrouvent à découvert, car leur refus de se joindre aux autres est patent et devient une sorte d’action. L’élément qui purge la pensée, le travail de sage-femme de Socrate, qui révèle les incidences des opinions reçues et par là les détruit (valeurs, doctrines, théorie et mêmes les convictions) est politique par ses implications. Car cette destruction a un effet libérateur sur une autre faculté humaine : la faculté de juger, que l’on peut appeler justement la plus politique des aptitudes mentales de l’homme.

ARENDT, Considérations morales, Rivages Poche, 1996.