Zoja: paranoïa sociale

« D’un point de vue éthique, la masse désunie (moléculaire) post – religieuse, post – politique, individualiste et consumériste d’aujourd’hui se trouve dans un vide moral. (…)

Enfin, d’un point de vue socio-économique, la chevauchée triomphale du secteur tertiaire a inventé de nouvelles activités qui prospèrent, précisément par le biais de la paranoïa. Une part toujours croissante de la « société des victimes et du dédommagement » où nous vivons fournit des produits immatériels qui se vendent d’autant mieux que le style paranoïaque se confond avec le style normal : les avocats des parties civiles, les assureurs mais aussi les défenseurs des droits et les prédicateurs populistes s’en nourrissent et le nourrissent. Une partie du système de santé peut même, inconsciemment, se rendre complice de cette tendance victimaire. Comme de nombreux textes bien intentionnés, la constitution de la république italienne « protège la santé en tant que droit fondamental » : grâce à un raccourci logique quasiment sans précédent (et qui nous laisse penser que Dieu a été introjecté par la loi laïque), elle proclame non pas le droit d’être soigné mais le droit d’être en bonne santé. Ainsi, toute personne malade est invitée à se sentir victime d’une injustice si elle se trouve privée de son intégrité physique – et non privée de soins. Pour la paranoïa, la boucle est bouclée : diffusée au sein de la société par les amplificateurs culturels et techniques modernes, elle regagne la sphère privée en restant une paranoïa collective. Du fait qu’elle est pratiquée par de trop nombreuses personnes, elle n’est pas reconnue comme telle. »

Luigi Zoja, Paranoïa, la folie qui fait l’histoire, Ed Les Belles Lettres, Paris, p. 70.

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