Gauchet: la folie humaine

« À mes yeux, nous n’avons qu’à peine commencé à tirer les leçons de la folie. La psychanalyse n’a été qu’une première tentative en ce sens, un modeste commencement. Si nous devons un jour avoir une pensée éclairée du sujet humain, c’est dans la clinique des maladies mentales qu’elle trouvera l’un de ses appuis les plus sûr. Rien ne révèle davantage ce que nous sommes en fin de compte que ces états de souffrance indicible où nous avons l’étrange faculté de tomber. »

Marcel Gauchet, La condition historique, Gallimard, 2003, p. 238

Une blague philosophique

“Nasr Eddin fait visiter sa maison à un ami.Lorsqu’ils entrent dans la chambre à coucher, celui-ci remarque aussitôt que de chaque côté de la tête du lit est posée une tabatière.

– A quoi te servent ces tabatières ? Tu en as besoin la nuit ?

– Oui, répond Nasr Eddin. Parfois, lorsque je me réveille, j’éprouve l’envie de priser et je prends une pincée de tabac dans celle qui se trouve à ma droite.

– Mais pourquoi deux ? A quoi te sert l’autre ?

– L’autre, celle de gauche, est vide. C’est pour le cas où je n’ai pas envie.”

Absurdités et paradoxes de Nasr Eddin Hodja, Ed. Phébus, Paris, 2006, p. 78.

Enriquez: le sacré

« Le sacré, comme l’écrit R. Caillois « est condition de la vie ». Quant à la religion, « elle est l’administration du sacré » (H. Hubert). L’homme, en construisant la sphère du sacré, construit le système de légitimation de sa vie. Si seul le profane existait (si donc l’homme ne vivait pas dans la crainte de forces incontrôlables qui appellent le respect et consacrent des lieux, des êtres et des espaces), les problèmes essentiels à résoudre de façon constante seraient ceux du lien social et du lien sexuel. Ces liens, n’étant plus fondés en référence à une autre parole, à un autre monde, seraient frappés d’instabilité permanente. La sphère du sacré rappelle à chaque homme que non seulement il appartient à l’ordre naturel (ce que montraient les divisions homme/espèces naturelles et nature/culture) mais également à l’ordre des générations ; que ses actes ne lui appartiennent pas mais appartiennent à sa famille, à son clan, à son totem, que son existence n’a été possible que parce qu’à l’aube du monde son (ou ses) ancêtre(s) ont prononcé les paroles et accompli les actes donnant naissance à la lignée à laquelle il appartient. Le sacré rappelle donc à chacun (et au groupe dont il fait partie) la dette existentielle qu’il a contractée envers les ancêtres et les morts de sa famille. »

Eugène Enriquez, De la horde à l’Etat ; essai de psychanalyse du lien social, Ed Gallimard, 1983.

 

 

Gabel: la réification

« L’hypothèse d’une logique schizophrénique collective (réifiée, anti dialectique et égocentrique) nous fait mieux comprendre la signification d’un certain malaise logique existant indiscutablement dans la civilisation contemporaine. (…) Le phénomène social le plus typiquement déshumanisant – la réification – ouvre aussi des perspectives psychiatriques et, par conséquent, la psychiatrie a un rôle à jouer dans la lutte contre la tendance à la déshumanisation de la civilisation contemporaine. »

Joseph Gabel, La réification, Ed. Allia, Paris, 2009, p. 51.

Martin Buber : le Golem

Rabbi Enokh racontait: « Il y avait une fois un sot si insensé qu’on l’avait surnommé le Golem. Chaque matin, au lever, c’était pour lui tout un problème de retrouver ses vêtements, une tâche véritablement si ardue pour sa pauvre tête qu’il en hésitait, le soir à se déshabiller pour se coucher. Mais voilà qu’un soir prenant son courage à deux mains, il s’empara d’un crayon et d’un bout de papier sur lequel il consigna l’emplacement de chacune des parties de son vêtement qu’il quittait. Au matin, tout joyeux, il se leva et prit la liste: “la casquette– ici”, et il s’en coiffa ; “le pantalon – là”, et il l’enfila, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il eût tout revêtu. “Oui, mais moi-même, où suis-je donc ?”, se demanda-t-il soudain, tout anxieux, “où suis-je donc passé ?” Et ce fut en vain qu’il se chercha et qu’il fouilla partout : il n’arriva pas à se retrouver. Ainsi de nous », dit le Rabbi.

Martin Buber, Le Chemin de l’Homme, Les Belles Lettres, Paris, 2015, 4ème de couv.)

La machinerie incestuelle

Exposé

Conférence faite à Berne, à la Société Suisse de Psychothérapie Médicale, nov. 2014. (M. Hurni et G. Stoll)

Le terme de machinerie incestuelle est celui qui nous est venu à l’esprit pour restituer la complexité et la dynamique de certains systèmes pervers, qui s’étendent loin au delà de deux protagonistes. Continuer la lecture de « La machinerie incestuelle »

Roland Gori: “Macron et le grand écart”

 

«En même temps», ou le grand écart du nouveau président

Par Roland Gori, Psychanalyste —  Libération, 23 juillet 2017 à 17:06

L’expression utilisée sans cesse par Emmanuel Macron indique qu’il croit au sacré de la politique, à son pouvoir symbolique et spirituel, et qu’en même temps il n’y croit pas. Comment peut-il se prétendre le «chef» d’un pouvoir sacré, et externaliser les missions de l’Etat en les abandonnant à la spéculation financière ? Paradoxe permanent ou imposture ?

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