Arendt: la bureaucratie despotique

« De ce point de vue, plutôt qu’à une disparition du politique, nous aboutirions à une forme de gouvernement despotique encore plus monstrueuse, au sein de laquelle l’abîme entre dominants et dominés se creuserait de façon si énorme qu’aucune forme de rébellion et encore moins de contrôle des dominants par les dominés ne serait plus possible. Ce caractère despotique ne serait nullement modifié du fait qu’on ne pourrait plus dénoncer personne, plus aucun despote derrière ce gouvernement du monde ; car la domination bureaucratique, la domination à travers l’anonymat de la bureaucratie, n’est pas moins despotique du fait que “personne” l’exerce ; au contraire, elle est encore plus effroyable car on ne peut ni parler ni adresser de réclamation à ce “Personne” ».

Hannah Arendt Qu’est-ce que la politique ?, Editions du Seuil 1995, p. 47.

De Koninck: la bêtise

“Avec humour et brio, Milan Kundera considère comme la plus importante de son siècle la découverte que fit Flaubert de la bêtise, plus significative même, assure-t-il, que les idées les plus étonnantes de Marx ou de Freud : loin de céder à la science, à la technologie, à la modernité, au progrès, cette bêtise progresse au contraire avec le progrès. Elle consiste en un moderne Dictionnaire des idées reçues, dont le flot est programmé sur ordinateurs, propagé par les mass médias (cf. Edgar Morin, ht. Ut. ; Milan Kundera, L’art du roman, Paris. Gallimard, 1986, infine)”.

Thomas De Koninck, De la dignité humaine. Quadrige/PUF 1995.

Pessoa: petites émotions

« Les petites émotions me sont restées. Un coup de brise sur un coin tranquille de campagne semble meurtrir mon âme. Une lointaine rafale de la fanfare sur l’avenue évoque en moi des sonorités surpassant de loin toutes les symphonies. Devant une petite vieille sur le pas de sa porte, je m’attendris sur toute la bonté du monde. Un gamin crasseux, immobile devant moi, peut m’illuminer. Je savoure le spectacle d’un moineau venant se poser sur un fil électrique, et tout cela me dépasse infiniment, telle une vision inextricablement liée à la vérité elle-même. »

Fernando Pessoa, L’éducation du stoïcien, Christian Bourgois éditeur, 2000, p. 30.

Pasolini: mass media

« Ainsi, tandis que dans un coin la culture de haut niveau devient de plus en plus raffinée et réservée à quelques-uns, ces “quelques-uns” deviennent, fictivement, nombreux : ils deviennent “masse”. C’est le triomphe du “digest”, de l’”illustré” et, surtout, de la télévision. Le monde déformé par ces moyens de diffusion, de culture, de propagande, devient de plus en plus irréel : la production en série, y compris des idées, le rend monstrueux.
Le monde des magazines, du lancement à échelle mondiale des produits, même humains, et un monde qui tue. »

Pier Paolo Pasolini, La Rage, Édition Nous, 2014, p. 18.

Racamier: la souffrance

« [La souffrance de mes malades est] un vide qui stérilise alentour, un vide qui centrifuge, qui expulse, qui essaime, se multiplie: un vide empli d’anti-matière psychique, travaillant à ronger, à dilacérer, à stupéfier, travaillant à détruire la vie de la psyché. »

Paul-Claude Racamier dans l’introduction de son livre De Psychanalyse en Psychiatrie.

 

Arrabal: se nourrir de la souffrance

FERNANDO ARRABAL

(1932)

LETTRE AUX SAVANTS DU MONDE ENTIER

Messieurs,

Avant de mourir, je tiens à vous faire une révélation importante, afin que vous puissiez prendre les mesures qui s’imposent.

J’ai subi une opération qui m’a causé de très vives douleurs. Au moment où je souffrais le plus, je suis par­venu à identifier des êtres immatériels. J’ai pu vérifier que ces êtres se « nourrissaient » de mes souffrances. Je suis arrivé, après de multiples expériences, à la conclu­sion suivante : ces êtres vivent dans notre entourage et, par pur instinct de conservation, ils tendent à provoquer des souffrances chez les hommes. Pour y parvenir, ils essaient d’augmenter tant nos détresses morales que nos souffrances physiques.

Parfois, quand, enfermé dans ma chambre, je réussis à voir ma pensée (c’est une masse d’eau qui flotte), et mon espoir (c’est une main coupée), j’aperçois aussi ces êtres immatériels : ils ressemblent à des mouchoirs de papier (kleenex) qui volent.

J’espère que, grâce à mes observations, vous vous trouverez bientôt en mesure de lutter contre ce terrible fléau de l’humanité.

Veuillez agréer, Messieurs, mes salutations distinguées.

 

Jean Orizet, Les poètes et le rire, Le cherche Midi éditeur, 1998, p. 19.

Agamben: la langue

« Avant même la nécessité économique et le développement technologique, ce qui pousse les nations de la terre vers un unique destin commun c’est l’aliénation de l’être linguistique, le déracinement de chaque peuple de sa demeure vitale dans la langue. … La politique contemporaine est cet experimentum linguae dévastateur, qui désarticule et vide sur l’ensemble de la planète traditions et croyances, idéologies et religions, identités et communautés. »

Giorgio Agamben, Moyens sans fins, Rivages Poche, 1995.

Adrienne Monnier : spéculation

« On ne se méfiera jamais assez de la spéculation. Ses principes ne sont pourtant pas tous mauvais ; il y a dedans des grains d’intelligence et de courage. Mais c’est pernicieux parce que le passé fait défaut. L’objet de spéculation n’a pas de passé (…) Risquerai-je cette comparaison : la spéculation c’est quelqu’un qui avale à grandes bouchées sans mâcher et qui vomit presque aussitôt. »

Adrienne Monnier, 1938, citée in Adrienne Monnier Éternelle Libraire, La Maison des Amis des Livres, Paris, 2010.