Gabriel Marcel

« Cela ne veut naturellement pas dire qu’on puisse remonter le cours de l’histoire, et qu’il faille briser les machines ; mais seulement comme l’a dit si profondément Bergson, que tout progrès technique devrait être équilibré par une sorte de conquête intérieure orientée vers une maîtrise toujours plus grande de soi. Reste à savoir malheureusement si le travail sur soi n’est pas de plus en plus difficile à obtenir d’un être qui bénéficie chaque jour davantage des facilités que le progrès technique met à sa disposition. Il y a justement toutes les raisons de le penser. Dans le monde d’aujourd’hui on peut dire qu’un être perd d’autant plus conscience de sa réalité intime et profonde qu’il est plus dépendant de toutes les mécaniques dont le fonctionnement lui assure une vie matérielle tolérable. Je serais tenté de dire que son centre de gravité et comme sa base d’équilibre lui deviennent extérieurs, qu’il se situe de plus en plus dans les choses, dans les appareils dont il dépend pour exister. »

Gabriel Marcel, Les techniques d’avilissement dans le monde et la pensée d’aujourd’hui, in Paul Claudel, Le mal est parmi nous, Ed. Plon, Paris, 1948.

Martin Buber : le Golem

Rabbi Enokh racontait: « Il y avait une fois un sot si insensé qu’on l’avait surnommé le Golem. Chaque matin, au lever, c’était pour lui tout un problème de retrouver ses vêtements, une tâche véritablement si ardue pour sa pauvre tête qu’il en hésitait, le soir à se déshabiller pour se coucher. Mais voilà qu’un soir prenant son courage à deux mains, il s’empara d’un crayon et d’un bout de papier sur lequel il consigna l’emplacement de chacune des parties de son vêtement qu’il quittait. Au matin, tout joyeux, il se leva et prit la liste: “la casquette– ici”, et il s’en coiffa ; “le pantalon – là”, et il l’enfila, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il eût tout revêtu. “Oui, mais moi-même, où suis-je donc ?”, se demanda-t-il soudain, tout anxieux, “où suis-je donc passé ?” Et ce fut en vain qu’il se chercha et qu’il fouilla partout : il n’arriva pas à se retrouver. Ainsi de nous », dit le Rabbi.

Martin Buber, Le Chemin de l’Homme, Les Belles Lettres, Paris, 2015, 4ème de couv.)

Dufour : nécessité des lois

“L’anarcho-capitalisme a accrédité l’idée que se donner des lois est cruel et ne confine qu’à une sorte de masochisme insupportable. Et il renvoie cyniquement ceux qui auraient besoin d’un supplément d’âme au puritanisme obscurantiste. Il faut pourtant rappeler que les philosophes de Lumières comme Jean-Jacques Rousseau et Emmanuel Kant, disaient que la liberté ne consiste en rien d’autre qu’à obéir aux lois que l’on s’est données. En fait, nous avons besoin de véritables lois juridiques et morales et non de ces succédanés moralisants, pour rendre enfin la justice, pour sauvegarder le monde avant qu’il ne soit trop tard, pour préserver l’espère humaine, menacée par une logique aveugle. Or nous sommes en train d’abroger toutes les lois, – sauf celle du plus fort – et, si nous continuons dans cette funeste direction, nous entrerons dans une cruauté bien plus vive que celle d’avoir à se soumettre à des lois.”

Dany Robert Dufour, Monde diplomatique avril 2005.

 

Chasseguet : destruction du père et perversion sociale

« Si, comme Freud a tenté de le montrer, les règles morales, la religion et l’organisation sociale résultent de la projection dans l’espace externe du complexe d’Oedipe et de la relation au père à laquelle le monothéisme s’enracine, la perversion, quant à elle, est liée à l’éradication du père du monde psychique interne et de la structure de la société.»

(Janine Chasseguet Smirgel, Les religions du diable : quelques réflexions sur les significations historiques et sociales des perversions, in Les troubles de la sexualité, Monographie de la RFP, PUF, 1993,  p.102-118)

 

Greene: sculpter la souffrance

« Que nous faisons-nous l’un à l’autre ? Car je sais que je lui fais exactement ce qu’il me fait. Nous sommes parfois merveilleusement heureux, et nous n’avons jamais été plus malheureux de notre vie. C’est comme si nous travaillions ensemble à la même statue, en taillant chacun dans la souffrance de l’autre. »

Graham Greene, La fin d’une liaison, Ed. Laffont, 1951, p. 140.

Gori : la société fait les comportements individuels

« La société fait la substance des comportements individuels. Le suicide lui-même se révèle une affaire sociale plus que psychopathologique. On se suicide dans les périodes d’anomie. Durkheim écrit : « Comme la société fait en grande partie l’individu, elle le fait, dans la même mesure, à son image. La matière dont elle a besoin ne saurait lui manquer, car elle se l’est, pour ainsi dire, préparée de ses propres mains. »

Roland Gori, l’Individu Ingouvernable, Editions LLL, 2015, p.87.

Bion catastrophe psychique

 

« En résumé, l’analyste qui soigne un patient apparemment névrosé doit être conscient qu’une réponse thérapeutique négative, s’ajoutant à l’apparition de références éparses, sans relation entre elles, à la curiosité, à l’arrogance et à la stupidité, est le signe qu’il est en présence d’une catastrophe psychologique à laquelle il devra faire face. »

« (…) Durant cette phase de l’analyse, le transfert présenta, en plus des traits sur lesquels j’ai déjà attiré l’attention dans de précédents articles, la particularité d’être un transfert à l’analyste en tant qu’analyste. L’un des traits caractéristiques de ce transfert est que l’analyste (et le patient, dans la mesure où il s’identifie à l’analyste) y apparaît tour à tour comme aveugle, stupide, suicidaire, curieux et arrogant. J’aurai à revenir sur les qualités de l’arrogance. Je dois souligner que le patient, à ce stade, semble n’avoir d’autre problème que celui de l’existence même de l’analyste. Plus, le spectacle qui s’offre à l’analyste n’est pas sans rappeler, pour reprendre l’analogie de Freud, celui de l’archéologue qui découvre sur son terrain les traces non pas tant d’une civilisation primitive que d’une catastrophe. »

W.R. Bion, Réflexion faite, PUF, 1967, p.98.

Havel: bureaucratie

“Comme on le voit, la régulation bureaucratique qui pénètre l’ensemble de la quotidienneté civique – cette zone particulière où les affaires publiques s’infiltrent dans la vie de chacun, de façon certes très ordinaire, mais aussi très insistante – cette régulation constitue encore un instrument indirect de néantisation. Toutes ces pressions légères contre lesquelles nous butons quotidiennement dans cette zone forment, quand on les additionne, une sorte d’horizon, plus important qu’il ne pourrait y paraître au premier abord, car il délimite l’espace dans lequel nous sommes condamnés à respirer.”

Vàclav Havel, Histoires et totalitarisme (1978)

Granoff: embrigader dans réalité sociale

« Cette scission entre la subjectivité et le désir, cette notion de « sujet barré » s’exprime dans l’aptitude du pervers à embrigader, dans l’acte, la réalité au service de l’impératif du leurre. »

Granoff W. et Perrier F., Le problème de la perversion chez la femme et le idéaux féminins, La Psychanalyse, No 7, La sexualité féminine, PUF, 1964.

Commentaire (MH):

Cette citation est extrêmement condensée ; elle mérite de s’arrêter sur certains termes importants.

Ainsi celui d’« embrigader » qui comporte une notion de contrainte, voire de falsification. La « brigade » évoque le groupe, la foule.

Granoff mentionne ensuite « dans l’acte ». On sait tout l’intérêt que portait Racamier aux agissements de toutes sortes ; on pense notamment à son concept d’«extragir », autrement dit d’amener l’autre à agir à sa place. L’« embrigadement dans l’acte » nous paraît une variante très intéressante de ces manipulations perverses.

« La réalité » : Granoff indique, à juste titre, que c’est là la cible que vise le pervers. Manipuler la réalité, fausser la réalité, détruire la réalité prétendre refaire la réalité (Chasseguet-Smirgel) : voilà les desseins auxquels aspire le pervers. « Au service de l’impératif du leurre » évoque non seulement l’idée de falsification et de tromperie, mais souligne la violence inhérente à ce mode de fonctionnement.