Zoja: paranoïa sociale

« D’un point de vue éthique, la masse désunie (moléculaire) post – religieuse, post – politique, individualiste et consumériste d’aujourd’hui se trouve dans un vide moral. (…)

Enfin, d’un point de vue socio-économique, la chevauchée triomphale du secteur tertiaire a inventé de nouvelles activités qui prospèrent, précisément par le biais de la paranoïa. Une part toujours croissante de la « société des victimes et du dédommagement » où nous vivons fournit des produits immatériels qui se vendent d’autant mieux que le style paranoïaque se confond avec le style normal : les avocats des parties civiles, les assureurs mais aussi les défenseurs des droits et les prédicateurs populistes s’en nourrissent et le nourrissent. Une partie du système de santé peut même, inconsciemment, se rendre complice de cette tendance victimaire. Comme de nombreux textes bien intentionnés, la constitution de la république italienne « protège la santé en tant que droit fondamental » : grâce à un raccourci logique quasiment sans précédent (et qui nous laisse penser que Dieu a été introjecté par la loi laïque), elle proclame non pas le droit d’être soigné mais le droit d’être en bonne santé. Ainsi, toute personne malade est invitée à se sentir victime d’une injustice si elle se trouve privée de son intégrité physique – et non privée de soins. Pour la paranoïa, la boucle est bouclée : diffusée au sein de la société par les amplificateurs culturels et techniques modernes, elle regagne la sphère privée en restant une paranoïa collective. Du fait qu’elle est pratiquée par de trop nombreuses personnes, elle n’est pas reconnue comme telle. »

Luigi Zoja, Paranoïa, la folie qui fait l’histoire, Ed Les Belles Lettres, Paris, p. 70.

Populisme et paranoia

 

« Auparavant, la masse ne recevait que des ordres. Désormais le pouvoir est obligé de l’émouvoir et de la manipuler pour la convaincre : il s’agit là du mécanisme que nous appelons le populisme. Le pouvoir absolu de l’ancien régime n’avait pas besoin de s’allier à la paranoïa. Le pouvoir moderne, pour sa part, est tenté par le style paranoïaque qui aide à mobiliser la masse”.

Luigi Zoja, Paranoïa ; la folie qui fait l’histoire, Édition Les Belles Lettres, 2018, p. 69.

G. Agamben: l’homme vidé de ses expériences

« Nous savons pourtant, aujourd’hui, que pour détruire l’expérience, point n’est besoin d’une catastrophe : la vie quotidienne, dans une grande ville, suffit parfaitement en temps de paix à garantir ce résultat. Dans une journée d’homme contemporain, il n’est presque plus rien en effet qui puisse se traduire en expérience : ni la lecture du journal, si riche en nouvelles irrémédiablement étrangères au lecteur même qu’elle concerne ; ni le temps passé dans les embouteillages au volant d’une voiture ; ni la traversée des enfers où s’engouffrent les rames du métro ; ni le cortège de manifestants, barrant soudain toute la rue ; ni la nappe de gaz lacrymogènes, qui s’effiloche lentement entre les immeubles du centre-ville ; pas davantage les rafales d’armes automatiques qui éclatent on ne sait où ; ni la file d’attente qui s’allonge devant les guichets d’une administration ; ni la visite au supermarché, ce nouveau pays de cocagne ; ni les instants d’éternité passés avec des inconnus, en ascenseur ou en autobus, dans une muette promiscuité. L’homme moderne rentre chez lui le soir épuisé par un fatras d’événements – divertissants ou ennuyeux, insolites ou ordinaires, agréables ou atroces – sans qu’aucun d’eux ne se soit mué en expérience. »

Giorgio Agamben, Enfance et histoire, Ed. Petite bibliothèque Payot, 2002, p. 22.

G. Marcel: les techniques d’avilissement (1948)

« Cela ne veut naturellement pas dire qu’on puisse remonter le cours de l’histoire, et qu’il faille briser les machines ; mais seulement comme l’a dit si profondément Bergson, que tout progrès technique devrait être équilibré par une sorte de conquête intérieure orientée vers une maîtrise toujours plus grande de soi. Reste à savoir malheureusement si le travail sur soi n’est pas de plus en plus difficile à obtenir d’un être qui bénéficie chaque jour davantage des facilités que le progrès technique met à sa disposition. Il y a justement toutes les raisons de le penser. Dans le monde d’aujourd’hui on peut dire qu’un être perd d’autant plus conscience de sa réalité intime et profonde qu’il est plus dépendant de toutes les mécaniques dont le fonctionnement lui assure une vie matérielle tolérable. Je serai tenté de dire que son centre de gravité et comme sa base d’équilibre lui deviennent extérieurs, qu’il se situe de plus en plus dans les choses, dans les appareils dont il dépend pour exister. »

Gabriel Marcel, Les techniques d’avilissement dans le monde et la pensée d’aujourd’hui in Le mal est parmi nous, sous la direction de Paul Claudel, Ed. Plon, p. 35, 1948.

Sainteté et ambiguïté (de Racamier) ?

« Nietzsche veut dilater l’homme jusqu’à Dieu – et ce défi à l’impossible l’écartèle et fait de lui deux tronçons qui se cherchent désespérément dans la nuit et ne peuvent plus se rejoindre. Car Dieu seul peut faire coïncider dans notre âme ces vertus extrêmes qui, au niveau de l’homme, s’excluent l’une l’autre. Une telle coïncidence constitue, d’après Saint-Thomas, le grand critère du surnaturel. C’est ainsi que les saints peuvent posséder simultanément la douceur et la force, l’amour de l’apôtre et le courage du guerrier, le don de contemplation et le don d’action, l’esprit de solitude et l’esprit de communion. »

Gustave Thibon, Nietzsche est ou le déclin de l’esprit, Ed. Fayard, page 98.

Aron: tyrannie et légalité

« La légalisation de la tyrannie »

« Les régimes totalitaires, surtout allemands et italiens, manifestent un respect curieux de la légalité.

(…) On se demandera d’où vient ce scrupule de légalité. Pourquoi ces régimes qui méprisent en fait la légalité, si on entend par là le respect des règles et la soumission à des principes impersonnels, manifestent-ils formellement un tel souci de la légalité ? Peut-être, si l’on fait abstraction de la raison générale de propagande, les totalitaires respectent d’autant plus verbalement qu’ils méprisent davantage effectivement. »

Raymond Aron, Machiavel et les tyrannies modernes, édition Gallimard, 1993, p. 150.

Max Picard: le néant destructeur

« Oublions tout ce qui a été dit du nazisme. Voici son image première : de l’épaisseur d’un énorme néant surgit un hurlement ; on entend des cris, sans savoir s’ils proviennent de ceux qui donnent les ordres ou de ceux qui les reçoivent et crient sous la pression ; des bras se lèvent, mais on ne voit pas si ce sont les bras des bourreaux qui tuent ou ceux des victimes qui se défendent. Le silence s’établit pour un instant ; on n’en ignore l’origine, comme on hésitait auparavant sur celle des cris. C’est le néant lui-même qui profère son hurlement et qui produit ensuite le silence, lorsqu’il absorbe ses propres cris. Puis un nouveau cri sort brutalement du néant, un cri qui n’est que cri : le néant se déchire pour déchirer l’objet qu’il frappe, une famille par exemple, qu’il disperse en hurlant ; ou c’est le cri qui s’abat sur tout un peuple, et le ravage.

(…) À tous cris il importait peu que l’ordre fut exécuté, que l’ordre se transcrivit dans la réalité ; seul importait que des cris fussent proférés en tous sens : le néant en se déchirant diffusait des cris, se dilatait en cris et par ses cris détruisait tout ce qu’il touchait. »

Max Picard, L’homme du néant, édition de la Baconnière, Neuchâtel 1946, p. 19.