René CHAR: “bonheur” mortel

« Nous nous sommes imaginé, en 1945, que l’esprit totalitaire avait perdu, avec le nazisme, sa terreur, ses poisons souterrains et ses fours définitifs. Mais ses excréments sont enfouis dans l’inconscient fertile des hommes. Une espèce d’indifférence colossale à l’égard de la reconnaissance des autres et de leur expression vivante, parallèlement à nous, nous informe qu’il n’y a plus de principes généraux et de morale héréditaire. Un mouvement failli l’a emporté. On vivra en improvisant à ras de son prochain. La faim devenue soif, la soif ne se fait pas nuage. Une intolérance démente nous ceinture. Son cheval de Troie est le mot bonheur. Et je crois cela mortel. Je parle, homme sans faute originelle sur une terre présente. Je n’ai pas mille ans devant moi. Je ne m’exprime pas pour les hommes du lointain qui seront — comment n’en pas douter ? — aussi malheureux que nous. J’en respecte la venue. On a coutume, en tentation, d’allonger l’ombre claire d’un grand idéal devant ce que nous nommons, par commodité, notre chemin. Mais ce trait sinueux n’a pas même le choix entre l’inondation, l’herbe folle et le feu ! Pourtant, l’âge d’or promis ne mériterait ce nom qu’au présent, à peine plus. La perspective d’un paradis hilare détruit l’homme. Toute l’aventure humaine contredit cela, mais pour nous stimuler et non nous accabler.”

René CHAR

Une blague philosophique

“Nasr Eddin fait visiter sa maison à un ami.Lorsqu’ils entrent dans la chambre à coucher, celui-ci remarque aussitôt que de chaque côté de la tête du lit est posée une tabatière.

– A quoi te servent ces tabatières ? Tu en as besoin la nuit ?

– Oui, répond Nasr Eddin. Parfois, lorsque je me réveille, j’éprouve l’envie de priser et je prends une pincée de tabac dans celle qui se trouve à ma droite.

– Mais pourquoi deux ? A quoi te sert l’autre ?

– L’autre, celle de gauche, est vide. C’est pour le cas où je n’ai pas envie.”

Absurdités et paradoxes de Nasr Eddin Hodja, Ed. Phébus, Paris, 2006, p. 78.

Racamier : la connerie.

« Bien sûr, il n’est pas facile de traiter un schizophrène.

Mais si cela peut vous réconforter, dites-vous bien que dix fois plus difficile à traiter : un con.

Et que dans l’ordre des fléaux sociaux la connerie par le monde fait beaucoup plus de ravages que les psychoses. Et certes, ceux qui en sont atteints n’en meurent pas, mais elle tue autour d’elle à petit feu en cercles concentriques. »

 

Paul-Claude Racamier, Les Schizophrènes, p.186.

 

Nietsche : penser dans les autres

« Bien des gens dépérissent parce qu’ils pensent toujours à leur existence dans l’esprit des autres, c’est-à-dire qu’ils prennent au sérieux l’effet de leurs actions, et non ce qui agit : eux-mêmes. Or les effets de nos actions dépendent de ce sur quoi il faut agir et ne sont donc pas en notre pouvoir. D’où tant d’inquiétude et de dépit. »

Nietsche Mauvaises pensées choisies, Gallimard, 2000, p.325.

Gabriel Marcel : progrès et intériorité

« Cela ne veut naturellement pas dire qu’on puisse remonter le cours de l’histoire, et qu’il faille briser les machines ; mais seulement comme l’a dit si profondément Bergson, que tout progrès technique devrait être équilibré par une sorte de conquête intérieure orientée vers une maîtrise toujours plus grande de soi. Continuer la lecture de « Gabriel Marcel : progrès et intériorité »

Hillesum : la voix intérieure

« C’est ainsi que vivent les hommes. Ils se servent de l’autre pour se laisser persuader d’une chose à laquelle, au fond de leur cœur, ils ne croient pas. On cherche dans l’autre un instrument pour couvrir le son de sa voix intérieure. Si chacun de nous écoutait seulement un peu plus sa voix intérieure, s’il essayait seulement d’en faire retentir une en soi-même – alors il y aurait beaucoup moins de chaos dans le monde. »

Etty Hillesum, Faire la paix avec soi, éditions Points, 2014, p. 18.