Image remplace pensée

« De l’image sans représentation ?

Nous vivons à l’heure de la consécration de l’image. Or, qu’est-ce qu’une image ?

Depuis Platon jusqu’à Sartre, en passant par Bachelard, Fichte ou Nietsche, sans oublier Rousseau ou Bergson, une grande partie des philosophes ont défini ce que pouvait être une image. Sans revenir sur cette tradition philosophique, nous pouvons dire rapidement que l’image peut-être une espèce de simulacre, c’est-à-dire une apparence. Le simulacre ne renvoie à aucune réalité, alors qu’il prétend incarner cette réalité elle-même : c’est le sens de l’eidôlon grec. Ainsi une image et une sorte d’ersatz de ce qui est un « reflet » de la réalité. Or, notre société contemporaine, d’avoir perdu ses icônes, a fabriqué de nouvelles idoles dont l’image est le symbole ; un monde qui ne se réduit plus qu’à sa « représentation ».

Reflet de réalité, image sans représentation : tel un contenu vidé de sa substance contenante qui rend difficile toute interprétation, qui ferait de l’image éphémère (eidôlon), une sorte d’« hallucination visuelle », au sens où Marcel Czermak le suggère : le monde peine à se raconter, préférant se contenter d’être vu, si bien que voir semble se substituer à penser. »

Elsa Godart, La psychanalyse va-t-elle disparaître ?, Ed. Albin-Michel, 2018. p. 29.

Comment s’y prendre avec un avare

« Comment s’y prendre avec un avare ?

Un jour, Mehmet, l’homme le plus riche de la ville et détesté pour sa cupidité, tombe dans la rivière alors qu’il ne sait pas nager et voici que le courant commence à l’emporter. On se précipite sur les berges en entendant ses appels au secours.

Les riverains tentent de le tirer de là en se penchant et en tendant la main le plus qu’ils peuvent. Des dizaines de bras se présentent ainsi pour qu’il puisse y agripper.

–      Donne ta main, Mehmet, donne ta main, donne ! crie-t-on à son passage, mais le bonhomme commence à boire sérieusement la tasse sans rien faire pour se sauver.

Il est pratiquement trop tard lorsqu’on voit Nasr Eddin, là-bas, posté en aval, réussir à le sortir de là.

–        Comment as-tu fait, Hodja ? Sans toi il était noyé.

–        Très simple : vous lui disiez : « Donne, donne ! », Moi je lui ai dit : «Prends, prends ! »

 

Jean-Louis Maunoury, La sagesse extravagante de Nasr Eddin, Albin-Michel, 2011, p. 177.

Jacobson: déni intra et interpsychique

« De plus, ces individus traitent de la même façon les manifestations psychiques perçues chez d’autres. Ainsi, mon patient ne réagissait pas vraiment à la colère et à la douleur d’une femme, à son affection et à son plaisir, mais il la regardait simplement, essayant d’échapper à son « regard blessé et réprobateur » ou de le faire disparaître en suscitant « une expression de plaisir sur son visage ». Autrement dit, ces patients, qui n’ont pas d’empathie pour les autres, leurs sentiments et leurs pensées, leurs actions et leurs réactions, « observent » ou « se masquent » l’expression concrète et « visible » de leur état. Bien souvent, leur insensibilité à des formes indirectes moins visibles et plus subtiles d’expression affective se traduit par un manque de tact flagrant. Cette tendance à traiter les phénomènes psychiques chez les autres et en eux-mêmes comme s’ils étaient concrets explique la facilité avec laquelle collaborent le déni de la réalité extérieure et le déni de la réalité intérieure dans le domaine des relations interpersonnelles. »

Édith Jacobson, Les Dépressions, états normaux, névrotiques et psychotiques, Ed. Payot, 1985, p. 135.

Le concept de fixation

Nous l’entendons dans un sens différent du sens que lui avait attribué Freud, qui était celui d’un attachement exagéré de la libido à stade ou fonctionnement spécifique du développement psycho-sexuel. Il parle d’une fixation orale lorsque c’est dans le registre de l’oralité que se situent la majorité des problématiques du patient, ou d’une fixation anale etc. Il s’agit là d’un concept strictement intrapsychique.

Dans notre acception, plus proche du sens usuellement attribué à ce terme, cette fixation traduit un attachement exagéré d’une personne A à une personne B, à ses besoins, ses soucis ou ses projets. Il s’agit dans la plupart des cas d’une relation de fixation, B s’employant activement à fixer l’attention de A sur sa personne, par des moyens divers (et pour sa part, le protagoniste B s’assujettissant souvent activement à cette emprise). Cette relation de fixation, est, à l’instar de la tension intersubjective perverse, un équivalent de ce qui serait, en régime normo-névrotique, une relation amoureuse (ou amicale).

Comme la « TIP », cette fixation n’apporte que des satisfaction ponctuelles, éphémères, qui doivent donc être constamment renouvelées.

Ainsi, par exemple, cette grand-mère de 80 ans qui tenait toute se (nombreuse) famille en haleine quant à son état de santé quotidien. Elle avait réussi à alarmer tous ses proches – malgré que sa santé ne laissât nullement à désirer. Si elle avait ou non été aux toilette constituait un évènement primordial que chacun se devait de partager immédiatement avec tous les autres. Cette manœuvre pourrait bien, dans ce cas, être très proche du mécanisme décrit par Racamier comme celui de l’« angoisse transmise (elle s’épargnait ses tourments en les expulsant sur ses proches), de l'”assistance narcissique obligée” ou du « faire-agir » (“extr’agir“), l’injection quotidienne d’angoisse amenant ces personnes, par ailleurs tout à fait raisonnables, à des agissements peu cohérents.

D’autres stratégies de fixation nous ont été rapportées. L’imprévisibilité en fait partie. Elle permet de « tenir sur le grill » les victimes d’une telle aliénation (victimes, soulignons-le encore une fois, parfois complaisantes, qui, en focalisant toute leur attention sur l’autre, pensent échapper à leurs propres soucis). Constamment sollicitée par ces stimulations, la victime tend à se décentrer d’elle-même, à faire passer les péripéties du « fixateur » avant la prise en compte de ses propres besoins. Freud, dans Dora, en donne une bonne illustration (cf. Le Mystère Freud): Dora, captée dans le réseau familial pervers, avoue à son frère: “Je ne peux plus penser qu’à cela”.

En politique, de nombreux exemples sont disponibles et chacun trouvera aisément, dans l’actualité contemporaine ou juste passée, l’exemple de dirigeants qui s’emploient, à journée faite, à fixer l’attention publique sur eux à travers des « tweets » impulsifs, vulgaires, messages bruts et sans élaboration aucune, uniquement destinés à déstabiliser le lecteur et s’attacher son attention, si possible sans réflexion (voir aussi « décervelage »). Au sein des familles comme dans la société, c’est l’espace transitionnel qui est saccagé par de telles interventions violentes. Ces « tweets » ou leur équivalent sous forme d’agissements désordonnés, sont autant d’injections d’angoisse et d’agressivité dans le tissu social.

Nous nous trouvons aussi proches du mécanisme de l’engrènement, décrit par Racamier, comme ce « processus étroitement interactif, assorti d’un vécu contraignant d’emprise et consistant dans l’agir quasi direct d’une psyché sur une autre, de par une sorte d’interpénétration active et quasi mécanique des personnes ».

Une autre perception de cette relation voudrait que la personne A s’efforce d’établir avec B un lien (une ligature ?) idolâtrique, se proposant elle-même comme idole toute-puissante à vénérer.

Dans son article sur l’engrènement, Racamier, proposait le terme de « désengrènement » qui désignerait le « démarcage et le dégagement hors des processus d’engrènement où le moi se trouvait pris ». Le désengrènement politique reste à inventer.

M. Hurni, janvier 2019.

Zoja: paranoïa sociale

« D’un point de vue éthique, la masse désunie (moléculaire) post – religieuse, post – politique, individualiste et consumériste d’aujourd’hui se trouve dans un vide moral. (…)

Enfin, d’un point de vue socio-économique, la chevauchée triomphale du secteur tertiaire a inventé de nouvelles activités qui prospèrent, précisément par le biais de la paranoïa. Une part toujours croissante de la « société des victimes et du dédommagement » où nous vivons fournit des produits immatériels qui se vendent d’autant mieux que le style paranoïaque se confond avec le style normal : les avocats des parties civiles, les assureurs mais aussi les défenseurs des droits et les prédicateurs populistes s’en nourrissent et le nourrissent. Une partie du système de santé peut même, inconsciemment, se rendre complice de cette tendance victimaire. Comme de nombreux textes bien intentionnés, la constitution de la république italienne « protège la santé en tant que droit fondamental » : grâce à un raccourci logique quasiment sans précédent (et qui nous laisse penser que Dieu a été introjecté par la loi laïque), elle proclame non pas le droit d’être soigné mais le droit d’être en bonne santé. Ainsi, toute personne malade est invitée à se sentir victime d’une injustice si elle se trouve privée de son intégrité physique – et non privée de soins. Pour la paranoïa, la boucle est bouclée : diffusée au sein de la société par les amplificateurs culturels et techniques modernes, elle regagne la sphère privée en restant une paranoïa collective. Du fait qu’elle est pratiquée par de trop nombreuses personnes, elle n’est pas reconnue comme telle. »

Luigi Zoja, Paranoïa, la folie qui fait l’histoire, Ed Les Belles Lettres, Paris, p. 70.

Populisme et paranoia

 

« Auparavant, la masse ne recevait que des ordres. Désormais le pouvoir est obligé de l’émouvoir et de la manipuler pour la convaincre : il s’agit là du mécanisme que nous appelons le populisme. Le pouvoir absolu de l’ancien régime n’avait pas besoin de s’allier à la paranoïa. Le pouvoir moderne, pour sa part, est tenté par le style paranoïaque qui aide à mobiliser la masse”.

Luigi Zoja, Paranoïa ; la folie qui fait l’histoire, Édition Les Belles Lettres, 2018, p. 69.

G. Agamben: l’homme vidé de ses expériences

« Nous savons pourtant, aujourd’hui, que pour détruire l’expérience, point n’est besoin d’une catastrophe : la vie quotidienne, dans une grande ville, suffit parfaitement en temps de paix à garantir ce résultat. Dans une journée d’homme contemporain, il n’est presque plus rien en effet qui puisse se traduire en expérience : ni la lecture du journal, si riche en nouvelles irrémédiablement étrangères au lecteur même qu’elle concerne ; ni le temps passé dans les embouteillages au volant d’une voiture ; ni la traversée des enfers où s’engouffrent les rames du métro ; ni le cortège de manifestants, barrant soudain toute la rue ; ni la nappe de gaz lacrymogènes, qui s’effiloche lentement entre les immeubles du centre-ville ; pas davantage les rafales d’armes automatiques qui éclatent on ne sait où ; ni la file d’attente qui s’allonge devant les guichets d’une administration ; ni la visite au supermarché, ce nouveau pays de cocagne ; ni les instants d’éternité passés avec des inconnus, en ascenseur ou en autobus, dans une muette promiscuité. L’homme moderne rentre chez lui le soir épuisé par un fatras d’événements – divertissants ou ennuyeux, insolites ou ordinaires, agréables ou atroces – sans qu’aucun d’eux ne se soit mué en expérience. »

Giorgio Agamben, Enfance et histoire, Ed. Petite bibliothèque Payot, 2002, p. 22.

G. Marcel: les techniques d’avilissement (1948)

« Cela ne veut naturellement pas dire qu’on puisse remonter le cours de l’histoire, et qu’il faille briser les machines ; mais seulement comme l’a dit si profondément Bergson, que tout progrès technique devrait être équilibré par une sorte de conquête intérieure orientée vers une maîtrise toujours plus grande de soi. Reste à savoir malheureusement si le travail sur soi n’est pas de plus en plus difficile à obtenir d’un être qui bénéficie chaque jour davantage des facilités que le progrès technique met à sa disposition. Il y a justement toutes les raisons de le penser. Dans le monde d’aujourd’hui on peut dire qu’un être perd d’autant plus conscience de sa réalité intime et profonde qu’il est plus dépendant de toutes les mécaniques dont le fonctionnement lui assure une vie matérielle tolérable. Je serai tenté de dire que son centre de gravité et comme sa base d’équilibre lui deviennent extérieurs, qu’il se situe de plus en plus dans les choses, dans les appareils dont il dépend pour exister. »

Gabriel Marcel, Les techniques d’avilissement dans le monde et la pensée d’aujourd’hui in Le mal est parmi nous, sous la direction de Paul Claudel, Ed. Plon, p. 35, 1948.

Sainteté et ambiguïté (de Racamier) ?

« Nietzsche veut dilater l’homme jusqu’à Dieu – et ce défi à l’impossible l’écartèle et fait de lui deux tronçons qui se cherchent désespérément dans la nuit et ne peuvent plus se rejoindre. Car Dieu seul peut faire coïncider dans notre âme ces vertus extrêmes qui, au niveau de l’homme, s’excluent l’une l’autre. Une telle coïncidence constitue, d’après Saint-Thomas, le grand critère du surnaturel. C’est ainsi que les saints peuvent posséder simultanément la douceur et la force, l’amour de l’apôtre et le courage du guerrier, le don de contemplation et le don d’action, l’esprit de solitude et l’esprit de communion. »

Gustave Thibon, Nietzsche est ou le déclin de l’esprit, Ed. Fayard, page 98.