Arendt: penser peut devenir un acte politique

« La pensée elle-même n’apporte pas grand-chose à la société… Elle ne crée pas de valeur, elle ne trouvera pas une fois pour toutes ce qu’est « le bien », elle ne confirme pas mais dissout plutôt les règles de conduite acceptées. Sa signification morale et politique n’apparaît que dans les rares moments de l’histoire où “tout part en miettes, le centre ne peut plus être le soutien, la simple anarchie se répand dans le monde” ; quand “les meilleurs n’ont plus de conviction, tandis que les médiocres sont plein d’une intensité passionnée”.

A ces moments cruciaux, la pensée cesse d’être une affaire marginale aux questions politiques. Quand tout le monde se laisse entraîner sans réfléchir, par ce que les autres font et croient, ceux qui pensent se retrouvent à découvert, car leur refus de se joindre aux autres est patent et devient une sorte d’action. L’élément qui purge la pensée, le travail de sage-femme de Socrate, qui révèle les incidences des opinions reçues et par là les détruit (valeurs, doctrines, théorie et mêmes les convictions) est politique par ses implications. Car cette destruction a un effet libérateur sur une autre faculté humaine : la faculté de juger, que l’on peut appeler justement la plus politique des aptitudes mentales de l’homme.

ARENDT, Considérations morales, Rivages Poche, 1996.

 

Jaspers: l’idéologie

” Une idéologie est un complexe d’idées ou de représentations qui passe aux yeux du sujet pour une interprétation du monde ou de sa propre situation, qui lui représente la vérité absolue, mais sous la forme d’une illusion par quoi il se justifie, dissimule, se dérobe d’une façon ou l’une autre, mais pour son avantage immédiat. Voir qu’une pensée est idéologique équivaut à dévoiler l’erreur, à démasquer le mal, la designer comme idéologie, c’est lui reprocher d’être mensongère et malhonnête, on ne saurait donc l’attaquer plus violemment «. (K. Jaspers, Origine et sens de l’histoire, trad. H. Naef, Paris, 1954, p. 403.

Rodinson souligne de son côté le caractère manichéen de l’idéologie qui postule ” la dévalorisation de toutes les luttes autres que celles où l’on est engagé “, l’idéalisation du groupe propre, la ” diabolisation ” de l’adversaire. (Sociologie marxiste et idéologie marxiste, in Diogène, no 64, oct.-déc.

Jacques ELLUL : suicide de l’Europe

Nous assistons dans toute l’Europe et l’Amérique à une sorte de mystère, nous sommes pris dans une procession gigantesque de flagellants qui se déchirent mutuellement, et eux-mêmes, avec les pires fouets (p.217 )

Je vois marcher l’Europe à grands pas vers sa fin. Non pour des raisons économiques ni techniques ni politiques, non qu’elle soit submergée par un tiers monde, en réalité impuissant, non qu’elle soit aussi mise en question par la Chine, mais parce qu’elle est partie pour son suicide. Toutes les conduites (je dis bien toutes) des Techniciens, des Bureaucrates, des Politiciens, et en plein accord fondamental, malgré la contradiction apparente, les discours des philosophes, des cinéastes, des scientifiques sont toutes des conduites suicidaires.

« … que les arguments les plus forts, les démonstrations les plus solides, les dangers les plus évidents, les valeurs les plus éprouvées, les certitudes les plus scientifiques ne servent à rien, que l’on ne puisse déplacer d’un millimètre la décision technicienne ou 1e discours pseudo-révolutionnaire, tous concordants pour cette négation de l’Occident, prouve qu’il y a autre chose. Nous ne sommes pas, en présence de cette unanimité et de cette inflexibilités devant une décision consciente clairement prise en connaissance de cause, la récusation du procès dialectique qui était la vie même de l’Occident, l’aveuglement total devant 1e risque de faillite, la rage destructrice, incombe à ce que certains ont appelé Destin, Fatalité, d’autres Jupiter ou Nemesis. » (p.219)

« Le premier mouvement est celui de la Négation sans issue. Ce repli dans le refus simple de tout ce qui a été, de tout ce que peut être encore 1’Occident. Le plaisir délirant de détruire et de renier, de prétendre l’homme sans survie ou l’artiste sans culture, le sadisme de l’intellectuel qui désintègre le langage, son langage, qui ne veut plus rien dire, parce que de fait il n’y a plus rien à dire, 1’explosion du verbe car il n’y a plus de communication, la dérision devenue œuvre d’art~ et finalement le suicides qui sera réel chez les jeunes, qui sera intellectuel ou décréateur chez les écrivains, peintres, musiciens . .. »

« La morale ayant été l’apanage de la bourgeoisie, tout ce qui s’en rapproche est rejeté. Ne vient à l’idée d’aucun qu’il n’y a jamais eu de société sans morale, et que ce qui manque avant tout à notre monde occidental c’est précisément une éthique et un système de valeurs acceptées, mais sitôt que parait une fragile éclosion de valeur… les intellectuels surgissent pour la nier et la bafouer. Ce qui n’est nullement une preuve de liberté, d’intelligence, mais en réalité d’impuissance, démission délirante, où la négation devient une valeur pour elle-même. » (p.219)

« …déstructuration du langage, Lacan, Derrida, et tous leurs épigones qui croient s’en sortir par 1’incompréhensibilité absolue alors que nous sommes effectivement dans la pire démission sans lendemain, fermeture de tous 1es possibles, de toutes les espérances. »

« Le second procès est celui du Mouvement sans direction. I1 y a plus de trente ans j’écrivais dans Présence au monde moderne que nous sommes partis à une vitesse sans cesse croissante vers nulle part. (…) …qu’importe où on va. C’est le délire, l’hybris de la danse de mort, ce qui compte c’est précisément la danse elle-même, la saturnale, la bacchanale, la lupercale, du néant qu’elle annonce, on ne s’inquiète plus de ce qui sortira. Mourir pour danser. »

L’important c’est le mouvement même. Nous avons déjà eu cela en politique. ” Le socialisme c’est le mouvement et non pas l’objectif »

Jacques ELLUL, Trahison de l’Occident, Calmann-Lévy, 1975

Un désacord avec Racamier

Dans son ouvrage posthume L’esprit des soins, Racamier nous livre une vignette clinique très intéressante. Le chapitre traite du thème du « jardin secret »[1]. Racamier commence par poser magistralement l’analogie entre le jardin secret parental (chambre à coucher, fantasme de scène primitive) et le jardin secret psychique de l’enfant : « Le jardin secret personnel fait contradictoirement écho au jardin parental. Dans les cas où l’antœdipe fait fureur et où l’œdipe fait défaut, bref en tous les cas d’incestualité, il n’est de jardin privé pour personne. »

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Orwell : qu’est-ce que la réalité ?

O’Brien : « Vous croyez que la réalité est objective, extérieure, qu’elle existe par elle-même. Vous croyez aussi que la nature de la réalité est évidente en elle-même. Quand vous vous illusionnez et croyez voir quelque chose, vous pensez que tout le monde voit la même chose que vous. Mais je vous dis, Winston, que la réalité n’est pas extérieure. La réalité existe dans l’esprit humain et nulle part ailleurs. Pas dans l’esprit d’un individu, qui peut se tromper et, en tout cas, périt bientôt. Elle n’existe que dans l’esprit du parti, qui est collectif et immortel. Ce que le Parti tient pour vrai est la vérité. Il est impossible de voir la réalité si on ne regarde avec les yeux du Parti. Voilà le fait que vos devez réapprendre, Winston. Il exige un acte de destruction personnelle, un effort de volonté. Vous devez vous humilier et acquérir la santé mentale. »

Orwell, 1984.

 

Leskow : “paix et ordre “…

« Il était écrit en cet endroit que saint Tykhon avait prié la Mère de Dieu d’accorder une longue paix à la terre. Et saint Paul apôtre lui avait révélé d’une voix claire à quel signe on reconnaîtrait que la paix serait près de prendre fin. Et voici ses paroles : Quand les hommes parleront tous de paix et d’ordre, le moment sera proche où la destruction fondra sur eux. »

Nikolai Leskow, Le voyageur enchanté, cité in Max Picard, L’homme du Néant, Editions de la Baconnière, Neuchâtel, 1946 (trad. 1963)

Gabel: la réification

« L’hypothèse d’une logique schizophrénique collective (réifiée, anti dialectique et égocentrique) nous fait mieux comprendre la signification d’un certain malaise logique existant indiscutablement dans la civilisation contemporaine. (…) Le phénomène social le plus typiquement déshumanisant – la réification – ouvre aussi des perspectives psychiatriques et, par conséquent, la psychiatrie a un rôle à jouer dans la lutte contre la tendance à la déshumanisation de la civilisation contemporaine. »

Joseph Gabel, La réification, Ed. Allia, Paris, 2009, p. 51.

Jarry : la chanson du décervelage

LA CHANSON DU DECERVELAGE

Je fus pendant longtemps ouvrier ébéniste,
Dans la ru’ du Champ d’ Mars, d’ la paroiss’ de Toussaints.
Mon épouse exerçait la profession d’ modiste,
Et nous n’avions jamais manqué de rien.

Quand le dimanche s’annonçait sans nuage,
Nous exhibions nos beaux accoutrements
Et nous allions voir le décervelage
Ru’ d’ l’Echaudé, passer un bon moment.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervelle sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(CHOEUR) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Nos deux marmots chéris, barbouillés d’ confitures,
Brandissant avec joi’ des poupins en papier,
Avec nous s’installaient sur le haut d’ la voiture
Et nous roulions gaîment vers l’Echaudé.

On s’ précipite en foule à la barrière,
On s’ fich’ des coups pour être au premier rang ;
Moi je m’ mettais toujours sur un tas d’ pierres
Pour pas salir mes godillots dans l’ sang.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervelle sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(CHOEUR) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Bientôt ma femme et moi nous somm’s tout blancs d’ cervelle,
Les marmots en boulottent et tous nous trépignons
En voyant l’ Palotin qui brandit sa lumelle,
Et les blessur’s et les numéros d’ plomb.

Soudain j’ perçois dans l’ coin, près d’ la machine,
La gueul’ d’un bonz’ qui n’ m’ revient qu’à moitié.
Mon vieux, que j’ dis, je reconnais ta bobine,
Tu m’as volé, c’est pas moi qui t’ plaindrai.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervelle sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(CHOEUR) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Soudain j’ me sens tirer la manch’ par mon épouse :
Espèc’ d’andouill’, qu’ell’ m’dit, v’là l’moment d’te montrer :
Flanque-lui par la gueule un bon gros paquet d’ bouse,
V’là l’ Palotin qu’a just’ le dos tourné.

En entendant ce raisonn’ ment superbe,
J’attrap’ sus l’ coup mon courage à deux mains :
J’ flanque au Rentier une gigantesque merdre
Qui s’aplatit sur l’ nez du Palotin.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervelle sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(CHOEUR) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Aussitôt suis lancé par-dessus la barrière,
Par la foule en fureur je me vois bousculé
Et j’ suis précipité la tête la première
Dans l’grand trou noir d’ous qu’on n’ revient jamais.

Voilà c’ que c’est qu’ d’aller s’ prom’ ner l’ dimanche
Rue d’ l’Echaudé pour voir décerveler,
Marcher l’ Pinc’-Porc ou bien l’ Démanch’-Comanche,
On part vivant et l’on revient tudé.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(CHOEUR) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !


Alfred Jarry
Ubu roi / 1888