Arendt: penser peut devenir un acte politique

« La pensée elle-même n’apporte pas grand-chose à la société… Elle ne crée pas de valeur, elle ne trouvera pas une fois pour toutes ce qu’est « le bien », elle ne confirme pas mais dissout plutôt les règles de conduite acceptées. Sa signification morale et politique n’apparaît que dans les rares moments de l’histoire où “tout part en miettes, le centre ne peut plus être le soutien, la simple anarchie se répand dans le monde” ; quand “les meilleurs n’ont plus de conviction, tandis que les médiocres sont plein d’une intensité passionnée”.

A ces moments cruciaux, la pensée cesse d’être une affaire marginale aux questions politiques. Quand tout le monde se laisse entraîner sans réfléchir, par ce que les autres font et croient, ceux qui pensent se retrouvent à découvert, car leur refus de se joindre aux autres est patent et devient une sorte d’action. L’élément qui purge la pensée, le travail de sage-femme de Socrate, qui révèle les incidences des opinions reçues et par là les détruit (valeurs, doctrines, théorie et mêmes les convictions) est politique par ses implications. Car cette destruction a un effet libérateur sur une autre faculté humaine : la faculté de juger, que l’on peut appeler justement la plus politique des aptitudes mentales de l’homme.

ARENDT, Considérations morales, Rivages Poche, 1996.

 

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