Jacques ELLUL : suicide de l’Europe

Nous assistons dans toute l’Europe et l’Amérique à une sorte de mystère, nous sommes pris dans une procession gigantesque de flagellants qui se déchirent mutuellement, et eux-mêmes, avec les pires fouets (p.217 )

Je vois marcher l’Europe à grands pas vers sa fin. Non pour des raisons économiques ni techniques ni politiques, non qu’elle soit submergée par un tiers monde, en réalité impuissant, non qu’elle soit aussi mise en question par la Chine, mais parce qu’elle est partie pour son suicide. Toutes les conduites (je dis bien toutes) des Techniciens, des Bureaucrates, des Politiciens, et en plein accord fondamental, malgré la contradiction apparente, les discours des philosophes, des cinéastes, des scientifiques sont toutes des conduites suicidaires.

« … que les arguments les plus forts, les démonstrations les plus solides, les dangers les plus évidents, les valeurs les plus éprouvées, les certitudes les plus scientifiques ne servent à rien, que l’on ne puisse déplacer d’un millimètre la décision technicienne ou 1e discours pseudo-révolutionnaire, tous concordants pour cette négation de l’Occident, prouve qu’il y a autre chose. Nous ne sommes pas, en présence de cette unanimité et de cette inflexibilités devant une décision consciente clairement prise en connaissance de cause, la récusation du procès dialectique qui était la vie même de l’Occident, l’aveuglement total devant 1e risque de faillite, la rage destructrice, incombe à ce que certains ont appelé Destin, Fatalité, d’autres Jupiter ou Nemesis. » (p.219)

« Le premier mouvement est celui de la Négation sans issue. Ce repli dans le refus simple de tout ce qui a été, de tout ce que peut être encore 1’Occident. Le plaisir délirant de détruire et de renier, de prétendre l’homme sans survie ou l’artiste sans culture, le sadisme de l’intellectuel qui désintègre le langage, son langage, qui ne veut plus rien dire, parce que de fait il n’y a plus rien à dire, 1’explosion du verbe car il n’y a plus de communication, la dérision devenue œuvre d’art~ et finalement le suicides qui sera réel chez les jeunes, qui sera intellectuel ou décréateur chez les écrivains, peintres, musiciens . .. »

« La morale ayant été l’apanage de la bourgeoisie, tout ce qui s’en rapproche est rejeté. Ne vient à l’idée d’aucun qu’il n’y a jamais eu de société sans morale, et que ce qui manque avant tout à notre monde occidental c’est précisément une éthique et un système de valeurs acceptées, mais sitôt que parait une fragile éclosion de valeur… les intellectuels surgissent pour la nier et la bafouer. Ce qui n’est nullement une preuve de liberté, d’intelligence, mais en réalité d’impuissance, démission délirante, où la négation devient une valeur pour elle-même. » (p.219)

« …déstructuration du langage, Lacan, Derrida, et tous leurs épigones qui croient s’en sortir par 1’incompréhensibilité absolue alors que nous sommes effectivement dans la pire démission sans lendemain, fermeture de tous 1es possibles, de toutes les espérances. »

« Le second procès est celui du Mouvement sans direction. I1 y a plus de trente ans j’écrivais dans Présence au monde moderne que nous sommes partis à une vitesse sans cesse croissante vers nulle part. (…) …qu’importe où on va. C’est le délire, l’hybris de la danse de mort, ce qui compte c’est précisément la danse elle-même, la saturnale, la bacchanale, la lupercale, du néant qu’elle annonce, on ne s’inquiète plus de ce qui sortira. Mourir pour danser. »

L’important c’est le mouvement même. Nous avons déjà eu cela en politique. ” Le socialisme c’est le mouvement et non pas l’objectif »

Jacques ELLUL, Trahison de l’Occident, Calmann-Lévy, 1975

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