Un désacord avec Racamier

Dans son ouvrage posthume L’esprit des soins, Racamier nous livre une vignette clinique très intéressante. Le chapitre traite du thème du « jardin secret »[1]. Racamier commence par poser magistralement l’analogie entre le jardin secret parental (chambre à coucher, fantasme de scène primitive) et le jardin secret psychique de l’enfant : « Le jardin secret personnel fait contradictoirement écho au jardin parental. Dans les cas où l’antœdipe fait fureur et où l’œdipe fait défaut, bref en tous les cas d’incestualité, il n’est de jardin privé pour personne. »

Racamier illustre cette problématique par une vignette qui met en scène un patient, Tino, qui essaye de se déprendre de « l’incestualité maternelle dans laquelle il a baigné ». Pourtant,

« chaque fois qu’il va la voir, il en revient la tête un peu chavirée. Justement il va lui faire visite ce prochain week-end. On en parle dans la réunion du groupe. Un de ses camarades signale qu’il entend beaucoup Tino téléphoner à sa mère. Tino se dit fatigué : il dormirait trop peu. M’appuyant sur la remarque précédemment faite, sentant au demeurant que le moment est venu de prendre mon élan, je déclare tout net à Tino que ce qui le fatigue, c’est sa mère. Elle tournicote autour de lui sans arrêt, lui dis-je en faisant une ronde de petits gestes vifs autour de ma tête (c’est bien la tête de Tino que je désigne en désignant la mienne : identification parlante !). Et d’ajouter : “ Elle est comme ça, vous ne la changerez pas, vous n’allez quand même pas la ligoter, ni l’envoyer au diable”. Oui, mais que faire ? demande-t-on dans le groupe en parlant pour lui. Votre seul moyen lui dis-je, sur le ton autrement ambigu de la confidence en public, c’est de vous préserver un espace intérieur. Il faut construire un enclos personnel à l’intérieur de vous, un enclos inviolable. (Et de faire alors un autre geste, celui de dessiner dans l’espace un enclos). Cet enclos, vous allez le construire, vous-même, petit à petit ».

Cette description nous plonge dans le quotidien de l’Hôpital de la Velotte, dans ces moments qui ont dû être intenses et précieux pour tous les participants, le groupe dans le rôle du chœur qui soutient, relaie ou intervient, toujours avec tact ; Racamier, lui, dans ses œuvres, s’exposant, au patient comme aux futurs lecteurs, par ses interventions fortes et courageuses : « sentant que le moment est venu », il « prend son élan » et, s’aidant du geste et de la parole, définit le problème crucial de ce patient : ce n’est pas un manque de sommeil qui « le fatigue » mais bien sa mère ! Ce faisant, il psychise le problème, l’extrait de l’impasse psycho-somatique où le patient tentait de le cantonner, il le rend intelligible et, qui sait, éventuellement traitable.

Mieux : il l’élabore dans un dialogue (feint) avec le patient, suggérant, dans une subtile rhétorique dénégative (« Vous n’allez quand même pas… ») qu’en réalité, il ferait bien de « ligoter sa mère ou de l’envoyer au diable ».

Mais, ceci dit, « Que faire ? », reprend le groupe-chœur. Et c’est sur ce versant que nos opinions divergent d’avec Racamier, lui qui commence par un constat qui se voudrait « réaliste » : « Vous ne la changerez pas… ». D’où lui vient donc pareille certitude ? Pourquoi cette mère ne changerait-elle donc pas ?

Ne serait-il pas inconsciemment, lui aussi, sous l’emprise de cette mère toxique, qui, à l’instar de toutes les personnalités perverses, se pose comme intangible, inquestionnable ­‑ et immune ! « Ou tu te soumets à ma loi et tu meurs ou tu t’en affranchis et je meurs » semble être la devise paradoxale de ces personnages. Pourquoi cette mère ne changerait-elle donc pas, comme tout individu dont le comportement est inadmissible` ? Racamier pourtant sait cette mère actuellement malfaisante, il l’écrit : « Chaque fois qu[e Tino] va la voir, il revient la tête chavirée ». On aborde là, le champ si complexe des maltraitances psychiques, qui, pour n’être pas concrètes, n’en sont pas moins redoutables. Ne serait-ce pas le premier devoir du thérapeute que de protéger ses patients contre de telles influences ravageuses ? (Rappelons que les patients hospitalisés à la Velotte étaient en général gravement atteints). Ici, Racamier identifie cette violence, la nomme, l’élabore, mais s’arrête au moment où s’imposerait la réponse de l’évidence : « Il faut qu’elle arrête de vous faire du tort ! »

Tout simplement. Comme en thérapie avec une mère qui bat son nouveau-né ou un père qui abuse de sa fille : il faut qu’ils arrêtent immédiatement leurs méfaits.

À partir de là, l’angle de vue du problème change : ce n’est plus la souffrance du patient qu’il s’agit de traiter (quoique, pourquoi pas…), mais surtout la violence de la mère, à laquelle elle doit mettre un terme.

En refusant ce changement de paradigme, Racamier avalise la toute-puissance toxique de la mère de Tino, qu’il déplore mais qu’il semble toutefois accepter comme inéluctable, enjoignant du même coup le fils à se soumettre à ce diktat. La solution sera d’ordre privé, un petit « secret ».

On dirait donc que Racamier s’est arrêté à mi-chemin. Quelles eussent été, selon nous, les développements possibles de sa courageuse intervention ? Il aurait pu s’intéresser aux moyens développés par cette mère pour être aussi toxique ; et que faisait donc le père ? ; qui était au courant ? ; qui collaborait et qui était témoin ? Une telle investigation se serait fermement inscrite dans une pensée des origines, jusque-là obturée : d’où vient le mal-être de Tino ? D’où vient Tino ?

 

Maurice Hurni, 08.01.2018.

 

[1] Paul-Claude Racamier, L’esprit des soins, Ed. du Collège, Paris, 2001, p. 50.

Une réflexion sur « Un désacord avec Racamier »

  1. Je trouve, Maurice, que tu as fait là un choix de textes de Racamier très intéressant. Je partage l’ensemble de tes remarques concernant ce beau travail .
    Il me semble que, dans ce travail groupal avec Tino, deux questions sont au premier plan : la première, votre mère ne changera pas. La seconde est l’abord de l’étreinte paradoxale entre la mère et le fils et la mise en place d’ un processus de desserrement de celle-ci.
    Racamier avait certainement de bonnes raisons de penser que la mère de Tino ne changerait point.
    Cela évidemment évoque chez cette mère une organisation perverse narcissique.
    Remarquons que: ” Vous n’allez quand même pas la ligoter, ni l’envoyer au diable” est précédée par une action parlante mettant en scène la séduction narcissique incestuelle de la mère envers Tino ( Racamier parle ici d’identification parlante ) .
    Le processus de la cessation de l’emprise paradoxale est à travailler dans le groupe, dans les entretiens familiaux et certainement en individuel .
    Il doit débuter, à mon avis, par la mise en fantasme de la relation paradoxale: ” Vous et votre mère actuellement ne pouvez ni vous séparer ni vivre ensemble.”
    ” Séparé d’ elle ou différent d’elle, vous craignez, Tino, d’en mourir, de mourir d’abandon et/ou de la faire mourir en la laissant tomber dans l’abîme en ce qui est terriblement culpabilisant et humiliant mais ensemble vous pouvez redouter que votre mère vous épuise, vous ligote,vous étouffe mortellement , vous prive de vos propres désirs. En somme la mort est dans chaque alternative. ”
    Le groupe dit alors: ” Que faire?”
    Parler à Tino , c’est évidemment parler au groupe car les patients de La Velotte présentent des pathologies narcissiques incestuelles et/ou meurtrielles et sont ligaturés dans dans ce type de relation paradoxale toxique.
    Nous proposons donc une mise en mots , une mise en fantasmes de cette dernière , début de son élaboration..
    Quant au changement de la mère, il est à explorer, selon moi, dans l’espace des entretiens familiaux, voire dans celui d’ une thérapie familiale conjointe, où les parents et la fratrie serons présents.

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