Chez le vétérinaire

L’ambition de ne pas cantonner nos analyses à la seule sphère individuelle ou familiale nous amène à prêter attention à certains faits sociaux qui prennent alors, à nos yeux, valeur de symptôme. Conformément à la perspective médicale, nous cherchons d’abord à les identifier, puis à les décrire, enfin à les comprendre. La « thérapie », elle, appartient probablement à d’autres que nous.

C’est à une telle scène symptomatique que j’assistai il y a quelques jours, alors que je patientais dans la salle d’attente d’un vétérinaire. Assis parmi cinq à six autres clients qui attendaient avec leurs animaux de compagnie, mon attention fut attirée par un étrange manège. Une jeune fille d’une vingtaine d’années, le téléphone rivé à son oreille, déambulait dans la salle, entièrement étrangère aux autres, notamment à ce climat si particulier, spécifique à toutes les salles d’attente. Aucun détail de sa vie privée ne nous fut épargné, ni des relations sentimentales complexes qu’elle et son interlocutrice partageaient. Si physiquement elle était (oh combien !) présente, tout son être était visiblement ailleurs.

La porte s’ouvrit. Survint le vétérinaire, portant deux chats dans leur caisse. « Madame Pallat ?[1] » s’enquit-il. La jeune femme, le téléphone toujours soudé à l’oreille, tourna alors légèrement la tête, le regarda d’un œil vague et répondit « Oui », sans bouger. On eut dit qu’elle était dérangée par un importun au moment où elle était engagée dans une discussion capitale.

Dans la salle d’attente, l’atmosphère se tendit, chacun attendant maintenant la réponse du vétérinaire. Celui-ci apparut d’abord interloqué, puis choqué par ce qu’il considérait visiblement comme un comportement mal élevé. Finalement, gardant son sang-froid, il déclara d’un ton très didactique : « Non Madame. Vous allez d’abord terminer votre téléphone, puis vous viendrez vers moi et je vous expliquerai les soins à prodiguer à vos deux chats ».

Rien ne fut plus terrible à observer que le regard qu’elle lui lança alors : d’une part chargé d’une sorte d’hostilité indignée mais surtout incrédule, témoignant d’une incompréhension totale de l’attitude du praticien. Un martien écoutant Voltaire n’aurait pas eu d’autre expression. Se pliant à ce qu’elle entendait certainement comme une humiliation abusive, elle termina effectivement son téléphone et suivit le médecin dans son cabinet.

Commentaire

Que comprendre de cette dynamique, compte tenu des peu d’éléments dont nous disposons ? Dès le départ de cette scénette, la jeune femme faisait preuve d’un comportement particulier, paradoxal : elle était là sans être là. Son seul intérêt était lié à sa discussion. Rien de ce qui touchait les clients autour d’elle ne lui importait. Cette forme de narcissisme triomphant, cette indifférence ostentatoire, avait déjà quelque chose d’hostile envers les autres, d’autant plus que sa conversation et son va-et-vient duraient. La venue du médecin vétérinaire n’altéra pratiquement pas cette carapace. On ne pouvait observer aucun changement dans son attitude au téléphone ; seul un minime mouvement de la tête montrait qu’elle avait compris que le vétérinaire l’appelait. Mais par ailleurs, aucune trace d’embarras ni évidemment de respect pour le praticien. La notion d’autorité par exemple n’avait aucun sens dans cet échange. On avait l’impression que, pour elle, poursuivre le dialogue avec son interlocutrice et écouter le médecin pouvaient tout à fait aller de pair. Elle était totalement insensible à toutes les contradictions existantes entre ces deux activités. Sa toute-puissance embrassait et l’une et l’autre dans un détestable amalgame. D’autant plus grave que présenté comme allant de soi, comme évident, comme normal. Toute la gêne était évacuée sur l’autre, elle-même n’en ressentant aucune.

Que penser de la réaction du praticien ? Elle nous semble remarquable. Il perçut l’agressivité et l’inadéquation de cette attitude, eut le courage d’ouvrir le conflit (devant tous les autres patients), démontra une grande maîtrise de lui-même et opta pour une réponse de type didactique, comme on s’adresserait à un enfant mal élevé ou à une handicapée mentale, ce que d’une certaine façon, elle était.

Mais, au fait, quel serait alors cette étrange maladie mentale ? Ce manque de contact avec le milieu extérieur, cette indifférence à l’autre, ce narcissisme monstrueux, cette non-perception d’une relation symbolique seraient-ils des vestiges d’un autisme infantile ? (d’ailleurs pas si infantile que cela). Mais n’y aurait-il pas aussi un brin de perversité dans cette forme d’exhibitionnisme en se pavanant devant un auditoire captif, ou une jouissance de se prétendre être à deux endroits à la fois ? Ou un triomphe dans cette inversion des rôles, le praticien étant placé par elle dans une position de solliciteur ?

Quoi qu’il en soit, et malgré que de tels comportements soient aujourd’hui très répandus, il doit s’agir d’une pathologie profondément ancrée dans l’individu, si l’on en croit l’incompréhension de cette jeune femme. Reste à espérer que les individus normo-névrotiques comme le vétérinaire courageux ne se laisseront pas manipuler par ces individus, si l’on veut éviter l’avènement d’une société entièrement faite d’autistes pervers.

 

Maurice Hurni

5.12.2017

[1] Nom d’emprunt, évidemment.

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