Œdipe inopérant

De constater et de dire que l’Œdipe est inopérant ne revient pas  considérer qu’il soit totalement absent ; s’il est estompé et lointain, s’il est lacunaire, ou si même il est enkysté et clivé du reste de la psyché, ce n’est pas pour autant qu’il soit nul, mais cela suffit pour le rendre inactif : or, cela seul nous importe de savoir qui gouverne. Si ce n’est pas l’Œdipe, la probabilité est grande de se trouver en régime incestuel.
[…] Notons encore que certes le registre œdipien est le plus important pour la vie psychique, mais, s’il est mis face à face à l’incestuel, c’est celui-ci qui l’emporte de prime abord ; cette malheureuse observation est destinée à nous suivre dans nos évaluations économiques et dans nos efforts thérapeutiques…
[…] Autre nuance à retenir : si le flot de l’incestuel noie les perspectives relevant de l’œdipe et les rend inopérantes, il ne les abolit pas pour autant. C’est ainsi que dans la famille que j’évoquais tout à l’heure – une parmi tant d’autres – tout se passait comme si les écarts ou les degrés générationnels étaient sans importance ; mais ne croyons pas que cette famille ignorât ses parentés ; simplement – mais c’est essentiel – ces perspectives ne comptaient pas.
[…] Donc, ces personnes et ces familles en même temps connaissent et ignorent la différence entre les générations. Cette coexistence ne paraît aucunement les déranger – et pour cause : un clivage, un vrai clivage sépare la part qui sait de celle qui ne sait pas. (Le clivage peut donc s’étendre au-delà d’un seul individu…) Pour l’observateur – c’est-à-dire pour nous – elle est troublante, elle est déroutante, et elle peut être d’autant plus que ces clivés parviennent à jouer de leurs clivages : lorsqu’on croit qu’ils savent, ils manifestent qu’ils ignorent, et lorsqu’on s’est enfin fait à l’idée qu’ils méconnaissent leurs différences, ils protestent avec un hochement d’épaule qu’ils ne les ignorent pas.”

Paul Claude Racamier, L’inceste et l’incestuel, Ed du Collège, 1995, p. 102.

Commentaire (MH):

L’« inopérance » est un concept tout à fait original de Paul Claude Racamier. À notre connaissance, aucun autre auteur ne le mentionne. Il est pourtant très parlant et chacun aura en tête de multiples échos cliniques à la lecture de cette description.

Le premier paragraphe est assez typique de la façon de procéder de Racamier : il commence par détailler toute une variété de complexes d’Œdipe « lacunaires », « enkystés » ou « lointains », ce qui correspond à son souci constant de nuancer les choses. Mais sa conclusion est tranchée, lorsqu’il écrit avec autorité (en mettant le texte en italique) qu’en définitive « seul nous importe de savoir qui gouverne ». Effectivement, la situation s’avérera totalement différente selon qu’on a affaire à un « tissu œdipien » (pour reprendre une métaphore figurant juste avant la citation) présentant un « accroc » antœdipien ou, au contraire, à un tissu « sans trame » autrement dit sans structure, lâche, qui aurait l’indistinction pour loi.

Suit cette touchante mise en garde : l’avantage que prend l’incestualité sur le régime œdipien. Avertissement qui résonnera aux oreilles de tous les cliniciens qui se sont aventurés avec trop d’optimisme sur ces terres rébarbatives. Bien des raisons font que cette inopérance de l’Œdipe se révèle rebelle à toute intervention, du moins simpliste. Ces aménagements familiaux se sont construits au gré des générations et parfois renforcées avec chacune d’elles. Une « loyauté de l’inopérance » lie les membres de ces familles sur un mode similaire à la complicité du déni. Par ailleurs, Racamier a souvent souligné que ces mécanismes sont élaborés en fonction de la survie de l’individu ou du groupe – et non en vertu de désirs plus ou moins refoulés.

Les différences générationnelles, dans ces familles, nous dit Racamier, « ne comptaient pas ». Comment mieux décrire effectivement l’attitude de ces patients, à la fois si bizarre, si folle, si alarmante mais en même temps si affirmée et tranquille. Cette coexistence d’une croyance en une chose qui existe et n’existe pas en même temps correspond bien à la théorie freudienne du clivage pervers quant au phallus maternel. Par ailleurs, sous l’angle des théories de Racamier, ce mécanisme présente une certaine proximité avec celui d’« inanisation » (« consistant à refuser à l’objet, dont l’existence même n’est pour autant pas déniée, toute espèce de capacité d’être porteur et transmetteur de sens, de signifiant et de signification.1 »)

Dans le dernier paragraphe de la citation, Racamier revient sur cette bizarrerie qui voudrait que, en régime incestuel, une chose existe et n’existe pas en même temps. Mais il pointe surtout que cette anomalie ne paraît pas du tout déranger ces patients. Très logiquement, c’est vers l’observateur qu’il se tourne alors pour étudier les effets de ce clivage. Une remarque tout d’abord : Racamier parle d’observateurs, puis se reprend et précise qu’il pense à « nous ». Il a assurément raison mais il oublie, à notre sens le premier destinataire de ces stratagèmes : l’enfant. Ceci dit, quel que soit cet « autre », Racamier écrit simplement que cette attitude est pour lui « troublante », « déroutante ». Peut-être ces expressions sont-elles un peu lénifiantes, éventuellement contaminées par ce climat de déni qui caractérise ces dynamiques. Pour nous, dans un effort de maintien du contact avec la réalité, des expressions comme « désastreuses », « épouvantables » ou « déchirantes » nous paraîtraient plus conformes à l’horreur vécue par celui qui se trouve ainsi capté dans ce double message. Nous avons évoqué plus haut la rigidité et la force de ce mécanisme de clivage qui accorde une totale immunité à son acteur et nous avions vu qu’elle était peut-être en rapport avec que des questions de survie. C’est donc à elle que va se trouver également confronté le récipiendaire de cette aporie. Ce ne sont donc nullement de simples désagréments auxquels il sera confronté mais bien des questions de vie ou de mort. Un dévoilement intrépide et inconsidéré de ce clivage pourrait en effet l’exposer à des rétorsions violentes.

Nous avons affaire ici à une modalité particulière du mécanisme général de l’expulsion, mécanisme qui traverse bon nombre des concepts que Racamier a élaboré durant les dernières années de sa vie. Ici, c’est à l’interlocuteur qu’est assigné le devoir de résoudre un conflit psychique que le sujet se refuse à résoudre en lui.

Un dernier point concernant le contre-transfert : Giorgio Agamben, dans ses considérations sur le fétiche2 nous rappelle que pour Freud, « le fétiche n’est pas un objet postiche : il est à la fois présence de quelque chose et le signe de son absence, il est et n’est pas un objet. » Et d’ajouter cette observation peut-être capitale pour bien comprendre l’impact de cette perversion sur l’autre : « Et c’est en tant que tel qu’il attire irrésistiblement le désir sans jamais pouvoir l’assouvir. » Il y a là, nous semble-t-il, la description d’un piège dans lequel non seulement les pervers eux-mêmes mais aussi bons nombre de leurs partenaires se sont laissés prendre.

Mais c’est dans sa dernière phrase que nous retrouvons toute la perspicacité de Paul-Claude Racamier dans ses analyses de perversions narcissiques. Comprenant que ses descriptions sont encore trop proches d’une thématique psychotique, c’est-à-dire d’une souffrance, il fait un pas décisif et décrit comment le pervers narcissique, loin de souffrir, joue plutôt avec sa pathologie. Ou plutôt, utilise sa pathologie pour, activement, corrompre l’esprit de l’autre et en tirer du plaisir. Il y a là toute une bascule épistémologique qui ouvre des perspectives innombrables, encore loin d’être explorées.

1 Paul-Claude Racamier, Cortège Conceptuel, APSYGéE édition, P. 46.

2 Giorgio Agamben, La puissance de la pensée, Bibliothèque Rivages, 2006, p. 262.

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