Un cas de surdéfenses

Un cas de surdéfense : une patiente utilisée comme « opercule de défense » par son mari.
M. Hurni

L’étude des psychoses, puis des perversions par Paul-Claude Racamier l’a amené à une découverte capitale : ces pathologies ne pouvaient être comprises en les considérant comme propres à un seul psychisme, mais bien en appréhendant la dynamique relationnelle entre (au moins) deux personnes.

Racamier a commencé par une notion très simple, celle de l’expulsion hors du psychisme de l’un, dans le psychisme d’un autre. Pour élémentaire qu’elle put apparaître, cette notion n’en était pas moins révolutionnaire. Comment un individu pouvait-il donc se débarrasser de ses problèmes, de ses souffrances, de ses conflits intérieurs en les expulsant chez quelqu’un d’autre ? Et d’abord, cet individu était-il conscient du mal qu’il infligeait ainsi à autrui ? Le faisait-il à dessein ? Et si oui, avait-il recours à des stratagèmes patiemment, voire artistiquement, élaborés ? Peut-être même jouissait-t-il des affres qu’il faisait endurer à son alentour ? Triomphait-il de voir ses victimes se débattre ? Leurs cris de souffrance étaient-ils pour lui source de satisfaction, prouvant l’efficacité de son injection ?

À toutes ces questions la clinique n’a pas tardé à répondre par l’affirmative. Oui, cette expulsion hors de soi était bel et bien organisée, souvent, pour ne pas dire toujours, subtilement menée de manière à ne pas apparaître, ne pas être décelable. La victime devait, au contraire, se sentir intimement porteuse de ce problème, éventuellement coupable ou honteuse de le ressentir.

Progressivement, quelques-uns de ces mécanismes redoutables purent être mis à jour. Ainsi en allait-il par exemple de ce mari, personnage important d’une bourgade, qui avait séduit une jeune femme (notre future patiente) qui se trouvait alors en situation familiale et professionnelle très précaire. Il s’institua son protecteur et lui attribua un rôle de femme au foyer – malgré les divers diplômes qu’elle avait à son actif. Progressivement, il s’employa à la déstabiliser et à la dévaloriser en critiquant sans arrêt sa manière de tenir le ménage, de faire la cuisine, de se tenir devant les invités etc. Sous les coups de ces disqualifications, la jeune femme ne tarda pas à sombrer dans une dépression, de plus en plus profonde. À l’inverse, lui déployait contraire une activité sociale de plus en plus intense, resplendissante. Il avait, de manière notoire, plusieurs maîtresses, ce qu’il justifiait comme une légitime compensation d’une vie familiale éprouvante avec une épouse dépressive. La patiente (car elle vint un jour à solliciter notre aide) en vint à se terrer chez elle, n’osant plus sortir, se sentant incapable d’affronter le regard des autres, qu’elle présupposait plein de compassion apitoyée à son encontre. On pourrait dire que le mari avait réussi à injecter sa part dépressive et anxieuse chez sa femme et qu’il s’employait à la maintenir implantée en elle d’une main de fer. Sous couvert de sollicitude, la dépression, le comportement socialement phobique, les sentiments de dévalorisation de Madame étaient soigneusement cultivés par cet homme, ce qui avait valeur de verrouillage de toutes ses problématiques à lui. Verrouillage qui s’étendait maintenant jusqu’à la sphère sociale, puisque toute la bourgade était persuadée qu’il s’agissait d’un citoyen obligeant, et même héroïque, ayant malencontreusement épousé une femme dépressive qu’il supportait stoïquement. Ces extensions des manœuvres perverses à tout un grand groupe sont essentielles à comprendre si l’on veut saisir le désespoir et la solitude des victimes, esseulées.

Le traitement permit à cette patiente de comprendre les rouages de ces stratagèmes, les suites qu’ils pouvaient avoir dans son entourage et put progressivement s’en extraire. Mais elle comprit aussi les différents ancrages en elle cette relation, provenant de failles de son enfance habilement exploitées par Monsieur. Elle reprit confiance en elle, réalisa qu’elle avait des ressources importantes, contrairement à ce qu’elle avait été amenée à penser. Elle se sépara de son mari et put progressivement reprendre une activité professionnelle et sociale tout à fait normale.

Une anecdote mérite d’être encore mentionnée au sujet de son mari. Médiocre joueur de tennis, il parvenait pourtant étonnamment à gagner des tournois. Il avait le don, le génie pourrait-on dire, par certains coups particuliers, d’agacer son adversaire qui finissait tôt ou tard, à bout de nerfs, par commettre une faute. Ajoutons que, loin d’en être honteux, il plastronnait et se vantait de son astuce auprès de ses proches.

Cette dernière interaction, outre qu’elle illustre bien le personnage, soulève passablement de pistes de réflexion. Ainsi elle met en évidence une facette du sport qui nous semblait aller de soi : le fait qu’il s’agisse d’un jeu bien sûr, mais pourrait-on ajouter, d’un jeu aimable – pour ne pas dire libidinal au sens psychanalytique du terme. Autrement dit basé sur toutes sortes de prémisses : celle du respect de son adversaire, de l’accord tacite sur le cadre du jeu (ainsi par exemple que tous les moyens ne sont pas bons pour gagner), sur l’entente profonde sur laquelle se basent le jeu et ses règles, souvent proche de la camaraderie et qui donne, par exemple aux échanges tennistiques leur tonalité d’une danse, les gestes de l’un répondant aux mouvements de l’autre. Toutes ces prémisses, tous ces a priori qui nous semblent si évidents, ne le sont pas du tout lorsque nous avons affaire à des personnalités de type pervers. Leur narcissisme nous apparaît comme bétonné, absolument focalisé sur leurs bénéfices et imperméable à toute dimension relationnelle, pour nous si essentielle, allant de soi.

Cet exemple anodin nous montre l’effort considérable que nous sommes amenés à faire pour comprendre certaines logiques perverses. Elles nous obligent à quitter les niveaux logiques élémentaires auxquels nous somment habitués, pour en explorer les soubassements que, jusque-là, nous considérions comme évidents.

 

3 réflexions sur « Un cas de surdéfenses »

  1. Bonjour
    C est la première fois que je comprends enfin le mécanisme !
    Mais tous les individus ne réagissent pas de cette manière “en expulsant”s ils sont confrontés à un deuil ou une dépression ! pourquoi eux? et au final ils finissent seuls ?quels bénéfices en tirent ils?

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