Existe-t-il un exhibitionnisme social?

Voici l’affiche que, le 19 janvier 2017, les lausannois pouvaient voir exposée sur leurs murs, au format mondial :

Ce placard publicitaire constitue une illustration de certains mécanismes pervers agissant au sein de la société. Tentons d’en analyser les différentes facettes.

En premier lieu, cette illustration reprend un grand nombre de thèmes relatifs à la perversion chez l’individu et plus précisément chez l’exhibitionniste. On sait que ce dernier, en montrant son sexe, cherche avant tout à choquer, à effrayer. Et c’est bien l’effroi que cette banane, simulacre de phallus géant en semi érection qui semble transpercer la surface plane et blanche du placard, provoque évidemment.

L’effroi que le pervers s’ingénie à provoquer ainsi va être d’autant plus grand que les victimes en seront plus innocentes. On connaît la prédilection des exhibitionnistes pour les jeunes filles ou les jeunes femmes dans les jardins publics alors qu’elles jouent ou vaquent à leurs occupations, très éloignées de la sphère érotique. De façon similaire, l’impact de cette image obscène sera d’autant plus important et dévastateur qu’elle est affichée dans des lieux publics et que le passant pourra être un écolier, une ménagère ou un promeneur, tous dans leurs préoccupations ordinaires, bien étrangères à la sexualité.

Plus grand sera l’effroi, l’éventuel effet de sidération ainsi provoqué, plus grande sera la satisfaction du pervers, triomphant de la réaction induite chez l’autre. Et c’est bien cette réaction à laquelle ils vont être principalement attentifs. Sur cette affiche, on retrouve cette même dynamique avec la question posée à droite (« choquant, oui ou non ? »). On pourrait dire que les concepteurs de ce graphisme comme le pervers exhibitionniste se déresponsabilisent totalement de leurs actes et délèguent à l’autre le fait d’avoir un jugement, une opinion qu’ils vont ensuite scruter. Eux-mêmes n’en ont pas, en sont vides ou n’en veulent pas.

Un point mérite encore d’être mentionné à ce stade, qui est le recours à l’humour. Beaucoup de patients décrivent certaines attaques dont ils ont été les victimes de la part de proches pervers ; lorsqu’ils se rebellaient, leur agresseur ne manquait pas de déclarer que cela avait été fait ou dit « pour rire » et que la victime manquait décidément d’humour. L’affiche analysée ici se veut aussi probablement drôle[1]. Pour notre part nous restons méditatifs devant le sourire très particulier dessiné à cette banane, toutes dents dehors, lui donnant un aspect aussi « paumé » que cruel.

La fourberie de cette présentation apparaît enfin lorsque l’on considère qu’il s’agit, en quelque sorte, de « l’exhibition d’une exhibition ». L’annonceur nous invite à nous engager dans une relation de voyeurisme, complémentaire de l’exhibitionnisme, relation dont lui se prétend le simple intermédiaire – invisible et irresponsable.

Diffusion sociale perverse

Toutefois, dans ce cas de figure, les paramètres de la perversion individuelle sont décuplés, transcendés, par leur transposition dans la sphère sociale, domaine spécifique qu’ils pervertissent activement et massivement.

Par le nombre des victimes tout d’abord, qui se compte ici non en quelques individus mais bien en milliers de passants. Cette image, cette provocation vont indubitablement pénétrer avec violence l’esprit des promeneurs dont le regard aura été attiré. Vite balayé au niveau conscient, ce stimulus ne manquera pas pour autant de poursuivre son influence à des niveaux bien moins contrôlables. Sexualité faisant effraction dans un psychisme non préparé et non désirant, viol d’un état d’esprit absolument pas dédié à la recherche de plaisirs sexuels à ce moment-là, cet acte, car c’est bien d’un acte qu’il s’agit, ne peut manquer de susciter des réactions violentes à l’intérieur des passants-victimes : étonnement, intérêt, attirance (?), dégoût, répugnance, rage de voir son attention captée par de tels procédés etc.

L’impact de cette exhibition va se trouver également multiplié par l’aspect officiel attribué à une telle affiche. S’il s’agissait par exemple d’un graffiti, le spectateur ne manquerait pas de resituer cette obscénité au registre d’une simple provocation individuelle. L’affiche, elle, donne à penser qu’il s’agit d’un message autorisé, agréé, avalisé et que par conséquent le spectateur ne devrait pas ressentir un quelconque désagrément. Sa réaction, pourtant saine, d’être offusqué, sera disqualifiée. La victime ne se sentira pas en droit de ressentir de l’écœurement ou de l’indignation. Peut-être se fera-t-elle violence et s’efforcera-t-elle de l’accepter, de la trouver amusante, percutante etc. Il y a là un mécanisme de redoublement de la violence, la victime ne se sentant pas le droit de l’être.

Dans le cas qui nous occupe, la dimension sociale de la perversion se décuple encore lorsque l’on prend en considération les promoteurs d’une telle campagne: il s’agit, ni plus ni moins, de l’organisme de contrôle de la publicité, notamment par affiches ! Organisme à vrai dire assez flou dans son identité, à la fois privée mais aux connexions économiques et politiques nombreuses. On sourit (jaune) à la lecture de leur charte qui proscrit (chez les autres) les annonces publicitaires dans lesquelles « la sexualité est traitée de manière inconvenante » (Règle n° 3.11) ! Mais là encore, l’hypothèse d’un malencontreux dérapage peut être écartée lorsque l’on apprend que le vice-président de cette institution est professeur de droit, directeur du Centre pour le Droit Culturel de la Haute École d’Art de Zurich, qu’il intervient, entre autres, à l’Institut Européen pour la Psychologie du Droit et qu’il est un spécialiste du droit de la publicité (auteur d’un article sur « Publicité et morale ») !

En définitive, on rejoint progressivement le thème de l’ « État pervers », lorsque la perversion n’est plus le fait d’individus isolés plus ou moins marginaux mais bien un mot d’ordre officiel auquel les sujets sont censés se soumettre. L’État nazi en est le modèle extrême, abominable, avec ses incitations à la discrimination, à la haine, avec sa glorification de l’insensibilité et de la cruauté. Apparemment, ne nous en sommes bien loin. Pour autant, qui mesurera jamais les dégâts sur la sexualité, sur les fantasmes, sur le désir, sur l’érotisme, sur la perception de soi-même, de ses sensations, sur la dignité, que provoque une telle publicité ?

Le matraquage sexuel

À la même époque, non loin de là, toujours à Lausanne, voici ce qu’affichaient d’autres présentoirs publicitaires :

Il s’agissait cette fois d’une pièce de théâtre. On y retrouve passablement des mêmes ingrédients : l’exhibition, l’humour (?), l’aval officiel etc. Mais, au-delà de cette affiche en particulier, ce qui apparaît est la profusion de ce recours à l’érotisme, aux images sexuelles, à la provocation pornographique, pour attirer l’attention du chaland, pour briser ses défenses, pour pénétrer jusqu’à ses domaines les plus intimes, les plus refoulés et les saccager à son profit. Une fois de plus, on en vient à saisir que cette affiche ne correspond pas à un dérapage ponctuel, à une quelconque inadvertance administrative momentanée mais bien à une tendance lourde, socialement organisée. Il est évident que l’espace public se voit de plus en plus colonisé par des signifiants sexuels. Ces démarches répondent la plupart du temps à des desseins commerciaux assez triviaux, mais l’affiche théâtrale montre que d’autres domaines collaborent activement à ce que l’on peut nommer une sexualisation abusive et incestuelle de la société. En effet, par ces interventions répétées, omniprésentes, à la fois choquantes et banalisées, l’espace social devient en quelque sorte « érotisé », ou, pourrait-on dire également, «électrisé», dans le sens d’une mise sous tension. Ceci pourrait être un développement social d’une dynamique que nous avions à l’époque observé au sein des couples pervers et nommé la « Tension Intersubjective Perverse » (« T. I. P. »), substitut pervers de la relation amoureuse normale. Nous avions alors compris l’avidité des pervers pour cette tension, faite de discordes, de violences, de non-dits, de paradoxes ou de menaces, qu’ils s’employaient à renouveler sans cesse. Loin de les rebuter, elle s’avérait indispensable à leur survie.

Une action muette et des acteurs immuns

Relevons maintenant un paradoxe au niveau du message social ainsi diffusé. D’une part, on l’aura compris, il s’agit de séduire, choquer, attirer, accaparer l’attention du passant, afin qu’il accorde une parcelle de son attention aux messages publicitaires (qu’il leur accorde « un temps de cerveau disponible »[2]). Mais d’autre part, de façon beaucoup plus insidieuse, c’est aussi le message inverse qui est adressé : « Cette image est innocente, il ne s’agit que d’une publicité, une telle provocation est anodine ». Nul message révolutionnaire, nulle intention politique derrière cette affiche légalement placardée. Nul maître à penser, nulle idéologie, nul programme, nul autre dessein qu’une ambition socialement admise de faire passer une information. Ce que nous cherchons à faire apparaître est le terrifiant silence, l’anonymat détestable des instigateurs de cette démarche, tous confondus. Ainsi le spectateur-malgré-lui qui aurait, malgré tout, envie de se rebeller, se trouve confronté à une entité vide, lisse, sans forme. À un rien, en somme. À un néant.

Est-il encore besoin d’ajouter, à cet éclairage, la terrible inégalité qui met aux prises l’individu isolé, démuni, sans aucun moyen d’atteindre ce protagoniste aussi malvenu qu’anonyme et tout-puissant. En cela, nous rejoignons à nouveau des mises en scène d’abus familial, ou l’enfant faible se voit malmené par des adultes bien plus puissants que lui sur lesquels il n’a aucune prise.

La fin : un alibi ?

Quels sont les véritables moteurs d’une telle entreprise ? Apparemment, il s’agirait de « faire passer un message » à un grand nombre de personnes. À cette fin, tous les moyens seraient bons. La publicité n’est-elle pas, par essence, une manière de convaincre sinon perverse du moins séductrice, jouant avec les catégories usuelles, promettant du rêve et flirtant avec les interdits ? Admettons. Ces points de vue sont bien connus et ont évidemment un certain fondement. Pourtant, ne pourrait-on imaginer une logique inverse ? Que le but ne serait pas celui de persuader, quel qu’en soit le prix, mais que ce seraient ici les moyens qui seraient les véritables buts. Autrement dit, que la véritable finalité ne serait pas de convaincre mais bien de choquer, de transgresser les limites de la bienséance, de la morale, de se jouer des codes de la civilité, tout ceci sous le prétexte plus ou moins fallacieux de promouvoir une information (en l’occurrence totalement inintéressante). Sous ce jour, cette démarche participerait alors d’une véritable dynamique de perversion sociale. La sexualité, l’intimité, la décence, la pudeur, les codes amoureux, la séduction en seraient les cibles privilégiées. Mais aussi, comme nous l’avons esquissé plus haut, la déambulation ordinaire, l’attention flottante du passant, qui s’en trouveraient compromises. Enfin, les liens sociaux en général s’y trouveraient eux aussi mis à mal, inopinément et involontairement sexualisés.

Le décervelage

On se souvient qu’il s’agit là d’un concept, apparemment facétieux mais en réalité très sérieux, qu’avait forgé Racamier (après Alfred Jarry). Il avait vu à l’œuvre dans les familles incestuelles où « l’interdit de penser se substitue à l’interdit de l’inceste ». Dans notre réflexion sur ces affiches perverses, il semble pertinent d’y recourir. Les paradoxes (« Soyez choqués – mais ne soyez pas choqués », « C’est juste une blague – mais nous avons investi des milliers de francs pour cela », « C’est obscène – c’est autorisé », « Il y a quelqu’un derrière ce message – il n’y a personne » etc.) ont cet effet sur l’entendement qu’ils paralysent. Là encore, un esprit soupçonneux pourrait y voir une manière délibérée de brouiller les repères cognitifs et émotionnels des citoyens afin de mieux les exploiter ou les dominer. D’autre part, ils contribuent à neutraliser les éventuelles réactions que pourraient encore avoir d’aucuns.

Conclusion

En définitive, cet affichage correspond bien à une scène de viol, d’autant plus révoltante qu’effectuée à large échelle, dans le plus grand silence et en toute impunité, sous le regard complice des autorités.

 

Maurice Hurni, Lausanne, 28 février 2017

 

 

[1] Selon le site Internet de cette institution, elle est effectivement censée dénoncer les affiches sexistes !

[2] Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible (…) Yves LeLay, directeur de TF1, 11.07.2004.

 

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